Archives

Des lettres persanes concernant le Maroc (5)

Suivant l’usage des Maures, je m’assis les jambes croisées pour manger.
Comme les préparatifs d’un repas chaud auraient beaucoup retardé ma marche, j’avais toujours soin de faire cuire quelque chose la veille, que je mangeais à la hâte. Ces repas que je faisais de bon appétit me paraissaient excellents, surtout lorsque je pouvais avoir de l’eau claire et potable ; mais, par malheur, elle était fort rare : j’en trouvais dans beaucoup d’endroits de si bourbeuse et d’un goût si désagréable, que, quoique j’eusse une soif excessive, je ne pouvais en boire qu’avec du vin, et en petite quantité. Pendant le voyage que j’avais à faire, je ne pouvais renouveler mes provisions que dans les grandes villes. Mon dîner habituel était une tasse de café avec quelques rôties, et je trouvais que cela me rafraîchissait beaucoup mieux que toute autre espèce de nourriture. Le café faisait aussi mon déjeuner. Il me donnait des forces pour supporter la fatigue de la journée. En me remettant en chemin à deux heures après-midi, je ne tardai pas à rencontrer la rivière de l’Orifa, où je fus arrêté longtemps par la hauteur de la marée. Cette rivière est difficile à passer à cause de l’inégalité de son fond et de la quantité de grosses pierres roulantes qui sont dans son lit. Nous ne tardâmes point, mon interprète et moi, à nous apercevoir qu’elle était dangereuse; car, malgré les muletiers, nos bêtes tombaient dans des trous profonds, ce qui nous jetait sur leurs cous en nous causant les plus vives inquiétudes : cependant nos guides faisaient de leur mieux pour nous rassurer. Hardiesse et dextérité sont peut-être les seuls, ou du moins les premiers avantages des peuples sauvages. Les Maures qui sont à peine civilisés sont d’une adresse surprenante. Ce fut pour moi un spectacle assez amusant de voir des Maures qui voyageaient à pied passer lestement une rivière qui m’avait donné tant d’inquiétude. Ils ôtèrent leurs habits, et après les avoir attachés sur leur tête, ils traversèrent le courant à la nage. Nous atteignîmes le soir Asilah. Aussitôt que les soldats de mon escorte eurent appris à l’alcade ou gouverneur de la ville qui j’étais, il s’empressa de me procurer un logement. Asile est à trente milles, c’est-à-dire à dix heures de chemin de Tanger : les Maures comptent les distances par heures, et comme il en faut toujours une à leurs mulets pour faire trois milles, la longueur d’un voyage est généralement calculée avec assez d’exactitude par ce moyen. L’appartement que j’occupai à Asilah était une mauvaise chambre dans le château ; elle n’avait point de fenêtres, et ne recevait de jour que par trois petites ouvertures d’environ six pouces carrés ; elle était encore éclairée par la porte qu’on avait oublié d’y mettre. Le château d’Asilah est très considérable, et quoiqu’il soit en ruine, on peut voir qu’il était anciennement une des barrières qui défendaient l’Empire. Lorsque Asilah appartenait aux Portugais, la ville avec son petit port sur l’océan Atlantique était mise au rang des places fortes : mais, par la négligence des princes maures, les fortifications sont entièrement détruites ; les maisons ont un air misérable, et le petit nombre de Maures et de Juifs qui l’habitent paraissent fort pauvres. Le lecteur pourra se faire une juste idée de la richesse de cette cité, en me voyant réduit à prendre une tasse de café avec mon interprète dans un coin de ma mauvaise chambre, tandis qu’à l’autre bout, mes deux soldats et mon muletier dévoraient du meilleur appétit une grande jatte de cuscasoo (semoule de couscous).

• Par William Lemprière
Voyage dans l’empire de Maroc et au Royaume de Fez

Lire votre journal

EDITO

Couverture

Nos suppléments spéciaux