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Des lettres persanes concernant le Maroc (10)

Leurs enfants vont nus jusqu’à l’âge de neuf à dix ans ; alors on les habille, et on commence à les former aux travaux de la campagne. La nourriture des Arabes errants n’a aucune différence avec celle des Maures qui habitent les villes. Le cuscasoo est le mets favori des uns et des autres. Ils mangent aussi du chameau et du renard : les chats sont recommandés dans leurs repas. Ils mangent du pain d‘orge cuit sans levain, en forme de gâteaux.
La couleur de leur peau est basanée, tirant sur l’olive. La vie active qu’ils mènent donne à leurs traits plus d’expression que n’en ont ceux des habitants des villes, qui paraissent efféminés. Leurs yeux sont noirs ; ils ont généralement les dents blanches et bien rangées.
L’étroite union qui règne dans ces petites sociétés en fait de mauvais voisins. Chaque tribu hait les autres tribus, et les traite avec mépris. Ces querelles occasionnent souvent des scènes tragiques, qui ne se termineraient jamais sans qu’il y eût du sang répandu, si l’empereur n’interposait son autorités. Quand il veut rétablir la paix parmi eux, il ne s’informe pas de qui a tort ou raison : il parle en maître absolu, et le calme renaît, du moins pour quelques instants. L’Empereur fait payer cher sa médiation aux deux partis, car indépendamment d’une punition corporelle, il les condamne à de fortes amendes. C’est là un moyen excellent de rendre traitables les gens difficiles à vivre.
Outre le bénéfice que l’Empereur retire d’une justice aussi lucrative, les Arabes lui payent encore le dixième de leur revenu ; quelquefois il exige un impôt extraordinaire de la valeur du quarantième des denrées du pays. Cette taxe est destinée à l’entretien des troupes. Ce malheureux peuple est donc exposé à toute les vexations que le caprice du despote peut lui suggérer, pour des besoins réels ou imaginaires.
La première imposition (le dixième) est perçue indifféremment en blé, en bétail ou en argent : les autres impôts se payent toujours en bétail ou en blé. Les moyens que l’Empereur emploie pour tirer de l’argent de ses sujets sont simples et expéditifs. Il fait passer ses ordres au bacha, ou gouverneur de la province, pour lui payer, dans un temps limité, la somme dont il a besoin. Le bacha fait contribuer aussitôt les villes et les camps qui sont sous son commandement ; et pour se récompenser de la peine que cela lui donne, il ne manque pas de doubler l’impôt. Son exemple est suivi par une foule de subalternes, qui grappillent chacun de leur côté. Ainsi, au moyen de cette chaîne de despotes, qui va de l’Empereur jusqu’au dernier de ses agents, le malheureux peuple paye quatre fois plus qu’il ne devrait payer. L’oppression est quelque-fois si violente, que les Arabes osent refuser les demandes de l’Empereur, qui pour les mettre à la raison, est obligé de faire marcher des troupes contre ses propres sujets.
Quand il en vient à cette extrémité, les soldats ne manquent jamais de donner libre cours à leurs brigandages.
Les étrangers qui visitent leurs camps y sont en sûreté. Si on leur faisait quelque insulte, ou même s’ils étaient volés pendant la nuit, tous les Arabes de la tribu qui aurait donné l’hospitalité deviendraient responsables du tort qui leur aurait été fait. En vérité, le voyageur a moins à prendre garde chez ce peuple grossier, que chez les nations les plus civilisées de l’Europe.
Les lacs sont couverts d’oiseaux aquatiques, et remplis d’anguilles. La pêche de celle-ci se fait d’une manière assez curieuse. On s’embarque sur un petit esquif d’environ six pieds de long et deux de large ; ce léger bâtiment est fait de joncs et de roseaux bien liés ensemble. Il n’y a de la place que pour un homme.
L’avant de cette barque se termine en pointe recourbée en forme de patin ; elle se manoeuvre avec une longue perche. Sa légèreté fait qu’on peut la manoeuvrer en tout sens avec beaucoup de promptitude.
Lorsqu’un Arabe veut pêcher des anguilles, il joint ensemble plusieurs bâtons de canne; après quoi il attache au bout qui doit aller dans l’eau un morceau de fer pointu et dentelé. Muni de cette espèce de trident, le pêcheur guette les anguilles, et lorsqu’il en voit au fond de l’eau, il les frappe avec tant de prestesse et de dextérité, qu’il les manque rarement.
Quoique les Arabes s’occupent particulièrement à cultiver les terres qui avoisinent leurs camps, cela ne les empêche pas de tirer parti des terrains éloignés des lacs, auxquels ils ne donnent qu’un seul labour par an avec une charrue armée d’un soc de bois. Cette simple culture, faite sans autres engrais que les chaumes brûlés à la fin de l’automne, produit de bonnes récoltes d’orge et de froment. Elles sont assez considérables pour fournir non seulement à la consommation des Arabes, mais encore pour les mettre en état d’en vendre une partie dans les marchés voisins. Près des lacs et dans les marais, les troupeaux de vaches et de moutons trouvent une nourriture abondante. J’en ai vu des quantités prodigieuses qui offraient le plus agréable coup d’oeil.
Ils ont des lieux de rassemblement pour leurs marchés, une fois par semaine non loin de leurs habitations. Les Arabes y portent du blé, des fruits et des volailles ; ils y mènent aussi leurs bestiaux pour les vendre à des marchands maures, qui viennent exprès de la ville pour les acheter. Si l’Empereur leur permettait la libre exportation du blé avec des droits modérés, et si ceux qui font ce commerce ne payaient que l’impôt fixé par le Coran, qui est d’un dixième sur chaque article, les sujets s’enrichiraient, et le souverain triplerait son revenu. Le sol est si fertile, qu’un grain de blé peut en produire cent : mais faute d’encouragement pour le débit de cette denrée, dont les Maures pourraient approvisionner les autres, ils en sèment à peine ce qu’il leur en faut pour vivre.
Les seuls gardiens de leurs habitations sont des chiens d’une grande taille et d’une espèce très vigoureuse. Aussitôt que ces sentinelles aperçoivent un étranger qui approche de leur camp, elles courent sur lui, et il serait en danger d’être mis en pièces, si leurs maîtres ne les rappelaient promptement. Ces chiens aboient pendant toute la nuit ; ce qui est fort utile pour empêcher les bêtes féroces d’approcher : d’un autre côté, leur désagréable aboient est bien incommode au voyageur qui a besoin de repos. Le 5 octobre, à six heures du matin, je quittai ces Arabes hospitaliers pour me rendre à Mehdia où j’arrivai le même jour à sept heures du soir. Cette journée n’offrit rien de plus à ma curiosité, que ce que j’avais vu la veille.
En approchant de Mehdia, j’aperçus sur les bords d’un lac plusieurs tombeaux de saints arabes : ces tombeaux étaient bâtis en pierres de taille d’environ dix mètres carrés ; ils avaient une coupole assez bien ordonnée, et renfermaient le corps de quelque saint personnage.
Chez toutes les nations on a de la vénération pour les hommes d’une piété exemplaire, mais la loi mahométance commande encore plus particulièrement cette espèce de respect religieux qu’on porte à des dévots fanatiques. Notre croyance, à nous, lui fait donner le nom de superstition.
L’unité de Dieu, à laquelle nous sommes fortement attachés, ne nous permet pas de faire participer de chétives créatures aux hommages qui ne sont dus qu’à la divinité : mais les peuples peu éclairés conservent toujours un peu d’idolâtrie.
Lorsqu’un mahométan, réputé saint, vient à mourir, on l’enterre avec la plus grande solennité ; on lui bâtit une chapelle qui lui sert de sépulture : ce lieu devient plus sacré que les mosquées mêmes.
Si un criminel, quelque coupable qu’il soit, se réfugie dans une de ces chapelles, il y est fort en sûreté. L’Empereur, qui n’a pas de scrupule à violer toutes les lois lorsqu’elles gênent son autorité, respecte le privilège de ces sanctuaires. Un mahométan, qui a quelque peine de corps ou d’esprit, vole au sanctuaire le plus voisin de sa demeure, pour demander à Dieu les grâces dont il a besoin.
Cette pieuse démarche rétablit le calme dans son âme, et il s’en retourne l’esprit beaucoup plus tranquille, ne doutant pas que ses voeux ne soient bientôt exaucés.
Il y a deux sortes de saints en Barbarie. Les plus révérées sont ceux qui, par de fréquentes ablutions, de ferventes prières et d’autres actes de dévotion, ont acquis une réputation extraordinaire de piété. Ce masque religieux cache beaucoup d’hypocrites.
Cependant on en voit qui prient de bonne foi. Ceux-là prennent soin des malades, assistent les pauvres et consolent les affligés. Une conduite aussi respectable imposera toujours silence à l’esprit philosophique qui voudrait anéantir les préjugés qui dirigent les hommes. Des idiots et des fous forment la seconde classe des saints. Tous les peuples ont cru que le malheureux qui avaient l’esprit aliéné étaient protégés par les dieux.
Sans cette opinion, les oracles et les prophètes païens n’auraient pas été aussi célèbres. Ces idées se conservent même en Europe, chez les gens peu instruits : elles sont si naturelles à l’homme ignorant, qu’il ne faut pas s’étonner que les Maures voient dans ces pauvres insensés des êtres privilégiés et même inspirés par la divinité. La superstition qui règne à Maroc est peut-être, à bien des égards, utile à l’humanité : sans les préjugés qu’elle enfante, les malheureux privés de raison seraient sans protecteurs et sans amis. L’intérêt qu’ils inspirent les fait se nourrir et s’habiller gratuitement. On pourvoit à tous leurs besoins, et souvent on leur fait des présents.
Il y aurait moins de danger pour un Maure de faire une insulte à l’Empereur, que de mettre en courroux un de ces faux prophètes. Concluons de tout ceci que les opinions religieuses, quelque bizarres qu’elles soient, ne font pas toujours le malheur des nations.
Indépendamment de l’espèce de licence que les préjugés populaires autorisent, et dont abusent ces hypocrites insensés, ils profitent de la vénération qu’on a pour eux, pour commettre impunément toutes sortes de crimes. Il n’y a pas longtemps on voyait à Maroc un saint, dont l’amusement ordinaire était de blesser, même de tuer les personnes qui avaient le malheur de se trouver sur son chemin ; cependant, malgré les conséquences funestes de sa frénésie, on le laissait en liberté. Sa méchanceté était telle que, pendant qu’on faisait les prières, il attendait le moment opportun pour passer une corde autour du cou de la première personne qu’il pouvait atteindre, afin de l’étrangler.

• Par William Lemprière
Voyage dans l’empire de Maroc et au Royaume de Fez

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