Ils étaient six personnes attablées dans un café du port d’Agadir, sirotant café et des thé. Les mines renfrognées, tous avaient un seul sujet de discussion : la situation de quelques-uns de leurs confrères qui n’ont pas encore perçu leurs salaires de la dernière campagne de pêche ainsi que leurs cotisations de la Caisse nationale de la sécurité sociale (CNSS). La possibilité d’un sit-in devant les locaux de la société prend le dessus. «Notre objectif est de sensibiliser l’opinion publique à la situation de ces marins qui n’ont pas encore touché un sou. Et depuis, ils sont obligés de faire des aller-retour entre Agadir et les sièges de ces sociétés qui se trouvent, pour la plupart, à Casablanca ou Rabat», estime Mohamed, responsable syndical. «Nous ne demandons pas la lune. Tout ce que nous voulons est la régularisation de notre situation financière», ajoute l’un des concernés, qui était accompagné de sa petite fille âgée à peine de cinq années. Ces marins, pour défendre leurs droits, sont prêts à tout. Et ils sont sûrs de l’appui de leurs collègues, car la solidarité est loin d’être un vain mot dans ce milieu d’hommes qui, plusieurs mois par an, se retrouvent seuls à cohabiter en pleine mer.
Tous sont prêts à se serrer les coudes pour défendre leurs amis. Et pour cause, il ne s’agit pas d’un cas isolé mais d’une pratique courante dans les milieux de la pêche dans notre pays. «Rares sont les marins qui sont payés à temps, c’est-à-dire juste après le retour du navire au port», explique, de sa part, Abderrahmane El Yazidi, secrétaire général du Syndicat national des officiers et marins de la pêche hauturière. Et d’ajouter qu’à plusieurs occasions, les sit-in et autres manifestations de solidarité et de condamnation sont organisées, que ce soit à Agadir ou à Rabat, comme ce fut le cas le 28 avril dernier devant le siège du ministère de l’Agriculture, du Développement rural et des Pêches maritimes. Et pourtant, les salaires ne pèsent pas lourd sur les budgets des armateurs puisqu’un marin touche en moyenne 2660 dirhams par mois. Il s’agit-là du salaire brut. «De longues journées en mer pour une misère. Mais nous ne nous en plaignons pas puisque nous sommes conscients de ne pas avoir de choix. En fin de compte, 2660 dirhams vaut mieux que ne pas avoir de salaires du tout». Et cettte situation, les marions la vivent plusieurs fois par an. Un autre spectre hante leurs nuits, mais aussi leurs journées de oisiveté qu’ils passent à flâner sur les quais et dans les halles du hall du port d’Agadir : le repos biologique. Dans la terminologie halieutique, ce terme désigne une période destinée à la reproduction des différentes espèces marines. Le stock des dernières a largement diminué à cause d’une activité de pêche très intense. Mais dans notre pays, il s’agit d’un procédé certes vital pour la survie du fonds marin mais qui fait beaucoup de victimes, notamment dans les milieux des pêcheurs et marins, aussi bien hauturiers que côtiers ou artisanaux.
En 2004, cette période de repos biologique a duré près de huit mois privant des dizaines de milliers d’hommes de ressources financières. Des familles entièrres sont ainsi restées dans l’incertitude quant à l’avenir. «Huit longs mois où je ne pouvais regarder ma femme dans les yeux puisque j’étais incapable de subvenir aux besoins de ma famille», commente un marin alors qu’au milieu de la discussion, une voix s’élève pour dire : «Je défie quiconque pourrait vivre sans toucher le moindre centime pendant un mois. Imaginez ces pauvres familles qui se retrouvent à chaque fois privées de leurssalaires. Et personne ne s’est soucié de ce que nous pouvions manger ou boire ou de quelle manière nous avons réussi à survivre». sans sécurité social ni dédommagement perçus pour ces longs mois de chômage obligatoire, ils se sont rabattus sur différents métiers, artisanaux pour la plupart pour ne pas «mourir de faim». Mais ensemble, ils désirent oublier cet épisode douloureux. «Vivement les deux prochains mois», s’écrient-ils joyeusement à la perspective de prendre le large dans quelques jours, d’où la fébrilité qui s’est emparée du port d’Agadir ces derniers temps. En effet, la bonne nouvelle a été rapportées par le ministre de l’Agriculture, du Développement rural et des Pêches maritimes, Mohand Laenser, qui, dans une sortie récente au Parlement, a souligné que les indicateurs biologiques de la pêche de poulpe sont encourageants. Interpellé à ce sujet par des députés, M . Laenser a déclaré dans la foulée vouloir porter le plafond de pêche autorisé pour cette espèce à 25 000 tonnes. Cette quantité sera répartie entre les trois secteurs. La part du lion revient à la pêche hauturière (15 750 tonnes), suivie de la pêche artisanale (6 500 tonnes) et de la pêche côtière ( 2 750 tonnes). En raison du programme de réduction des barques autorisées à seulement 2 500 tonnes, la pêche artisanale a pris du retard à exploiter sa part. Mais là encore, ces forçats de la haute mer subissent de plein fouet les aléas des politiques de pêche qui se sont succédée. La dernière en particulier les pénalise beaucoup puisque les système des quotas instauré pour les céphalopodiers en particulier ne leur est pas bénéfique.
«Prenons un armateur qui n’est plus obligé que de payer 40 tonnes de poulpe, alors qu’auparavant, il en pêchait une centaine. Il se trouve dans l’obligation de réduire le nombre de navires à prendre le large pour réduire les charges et les coûts, puisque de toute manière, il ne pourra pas dépasser le quota qui lui a été fixé. Moins de navires signifie systématiquement moins de personnel et donc beaucoup de pêcheurs qui se retrouvent au chômage», souligne Abderrahmane El Yazidi. Ce dernier explique également que ce système est loin de ménager le stock de poisson puisqu’une fois le quota du navire atteint au moment où la période de pêche autorisée est loin d’être terminée, il est procédé à une opération de tri des captures. Seules les plus grandes, et donc les plus prisées sur le marché, sont retenues. Le reste est jeté en mer. «Une véritable catastrophe biologique dont les conséquences seront désastreuses sur l’avenir du secteur en général», assure-t-il. Reprendre le chemin de l’océan est ainsi loin d’être une partie de plaisir. Ces hommes durs, aux regards perçants et déterminés, se trouvent obligés de travailler en haute mer sans la moindre mesure de sécurité. Sans casques, ni gilets de sauvetage, ils passent des heures à affronter l’océan pour quelques dirhams et des bouchées de poisson sur quoi ils se rabattent après la rupture du ravitaillement prévu pour la soixantaine des jours à passer en haute mer. Deux mois durant lesquels ils seront à la merci des maladies et autres infections. Une petite coupure au couteau par exemple peut devenir très dangereuse à cause du manque d’hygiène et de médicaments adéquats. « Ils sont nombreux les cas d’hommes qui ont péri en haute mer alors que leurs maux pouvaient être guéris. A des centaines des kilomètres du large, les soins médicaux sont inexistants et le commandant de bord refuse catégoriquement de rebrousser chemin pour amener le malade à l’hôpital. Ceci est synonyme de plusieurs journées de retard que l’armateur ne peut se permettre sur sa campagne de pêche», estime le secrétaire général du Syndicat national des officiers et marins de la pêche hauturière.
Ainsi, que ce soit sur terre où en haute mer, ces fils de l’océan, comme ils se plaisent à s’appeler, ne trouvent pas le salut se sentant exploités jusqu’à la moelle. Point de repos pour ces forçats de la haute mer qui produisent l’une des plus grandes richesses du pays, mais qui, paradoxalement, vivent dans une grande misère.










