Couverture

La nuit la plus longue de l’histoire d’une ville

Tout a commencé aux alentours de 14h.30. Des gens couraient dans tous les sens, alors que d’autres tentaient de comprendre ce qui se passait autour d’eux. Certains parlaient du passage d’un « crieur » qui annonçait, dès 11 heures du matin, l’ouverture du barrage jouxtant Oued El Maleh. Un petit fleuve que les habitants de la région croyaient avoir apprivoisé, oubliant dans le feu de la quotidienneté la règle qui affirme que les fleuves finissent toujours par revendiquer leur territoire.
Dans le quartier El Ouafa et la Cité Inara I, le danger était plus perçu qu’ailleurs, c’est-à-dire dans cette ville basse sinistrée de Mohammédia, la partie qui va être gravement affectée par la suite. Mais personne ne pouvait deviner que dans les minutes qui suivirent, les lieux du Golf royal, de la zone industrielle et des quartiers et espaces avoisinant le fleuve et la mer, vont être coupés du monde. A partir de 15 heures, les artères de la ville basse vont être coupés, l’un après l’autre.
En un laps de temps, l’eau imposa ses règles, les rares passagers qui voulaient rentrer chez eux étaient obligés de parcourir les distances qui les liaient à leurs proches, en nageant. Un spectacle sans précédent.
D’abord, ce sont les douars proches de Oued El Maleh qui vont être les premiers engloutis, ensuite c’est la zone industrielle, puis les quartiers des villas et immeubles des classes moyennes et enfin les lieux proches de la plage. Après le naufrage collectif des douars, tout le matériel de la polyclinique fût envahi par les eaux sales qui coulaient vers la plage et qu’aucune force ne saurait les arrêter. Des personnes commencèrent à se demander si dans les moments qui allaient venir, elles vont être parmi ces choses qui coulaient avec le fleuve !
En l’absence des pompiers submergés par l’ampleur de la catastrophe, ils se sont distingués par leur générosité, abnégation et sens civique et humanitaire développé. Hormis les quelques cas d’égoïsme observé chez certains faux-riches qui se comptent sur les doigts de la main, la solidarité collective était de mise et réchauffait les coeurs.
Entre temps, alors que des pompiers tentaient d’évacuer quelques familles, dans la panique et le manque de visibilité, des individus se débattaient contre le courant. Mais à partir de 20 heures, la situation prît un nouveau tournant. Car, ce n’est plus à des sirènes d’alerte que les gens ont eu affaire, mais à des explosions visibles de loin qui grondaient comme un tonnerre. La SAMIR est en feu, la panique et la peur commencèrent à peser lourd sur le moral de la population et le cours des événement. « Où est passé l’Etat, avec ses pompiers et ses forces de l’ordre », s’interrogea un jeune, dans un monologue exprimé à haute voix sans être adressé à quelqu’un de précis. En effet, cet Etat qui a toujours fait peur par sa violence, apparu en ce moment faible et quasiment absent. « Seul Dieu est à même de prendre soin de ses créatures », répliqua une femme ouvrant ainsi la voie à l’argumentaire religieux. Sur les toits, des gens scandaient le nom d’Allah et l’imploraient à répondre à leur appel de détresse.
Après la troisième explosion de la Raffinerie du pétrole, un climat de deuil s’imposa. L’apocalypse pointait déjà à l’horizon. La fuite en direction de Rabat prit forme d’une désertion collective de rescapés. A 11 heures, le débit ravageur commença à se stagner. Un nouveau chapitre vient d’être ouvert. Celui du pillage et du ramassage des « biens perdus ». Ce processus dura jusqu’au matin, ensuite fût entamée une nouvelle phase de lutte contre les effets directs des inondations.
De cette dernière phase, les sinistrés ne se rappelleront peut-être que de ces zodiacs au service des notables ou égarés entre les ruelles et de ces hélicoptères qui filmaient le drame, dans un état d’impuissance. Pour le reste de la population l’image des funérailles des deux « samiriens » qui ont trouvé la mort alors qu’ils tentaient d’échapper au feu, sera probablement liée à la fin d’une histoire. Celle de la SAMIR et d’une ville dénaturée par ses notables.