«La démocratie marocaine devrait-elle nécessairement se bâtir sur l’affaiblissement de l’Etat et de ses institutions ?». Curieuse question puisque la réponse va de soi : non, évidemment non. Mais la poser, c’est déjà supposer qu’il y a quelque part quelqu’un ou quelques uns qui penseraient que la démocratie et un Etat fort seraient inconciliables. Il faudrait alors les classer dans les rangs d’une cinquième colonne ; au mieux, dans le mouvement anarchiste tel que l’ont connu le 19ème et le début du 20ème siècle. On sait ce qu’il est advenu de l’anarchisme, une variante du socialisme international dont le leader, Mikail Bakounine, s’opposait à Karl Marx. Il ne voyait de salut pour la liberté qu’au détriment de l’Etat. Le marxisme lui-même préconisait, pour sa phase terminale – le communisme – la disparition de « l’Etat bourgeois ». Il n’a rien pu faire d’autre que de produire grâce au miraculeux socialisme réel, des Etats des plus omnipotents de l’Histoire de l’humanité. J’imagine que votre question, plutôt qu’à un cours d’histoire, se rapporte à la vitesse à laquelle devrait évoluer la démocratie marocaine. Pour aller droit au but, sans passer par les escales des institutions telle l’institution militaire, la question aurait pu être déclinée, corrigez-moi si je me trompe – en ces termes : Devrait-on se satisfaire de la monarchie exécutive ou revendiquer ici et maintenant la monarchie parlementaire où le Roi règne mais ne gouverne pas ?
Naturellement, cette vaste question implique une autre à laquelle le Maroc s’attelle depuis quelques années, notamment depuis l’accession de Sa Majesté Mohammed VI au Trône : quel usage faire du passé récent du Maroc et comment se comporter à l’égard des années de plomb (répression tout azimut) et leurs dégâts collatéraux, les détournements, l’abus, la corruption, la gabegie etc… ? Tourner la page ou prendre le temps, auparavant, de la lire comme le propose un certain nombre d’anciens détenus ? Faudrait-il au contraire, comme le souhaiteraient d’autres, faire, au propre et au figuré, le procès de ce passé ? Autant je suis un ardent partisan de la réconciliation nationale – nous sommes après tout dans une évolution et non une révolution – autant je suis convaincu qu’on ne peut faire table rase de tout le passé : on ne construit rien de bon sur l’oubli. De même qu’il faut en finir avec les libertés que prennent d’aucuns avec les biens publics. Ce comportement est aussi, peut-être plus que d’autres, source d’affaiblissement de l’Etat. L’ensemble du Maroc s’attelle à la tâche, chacun à son rythme. Les plus pressés devront bien prendre leur mal en patience.
Reste l’essentiel : la place de la monarchie. Le cours de l’Histoire, malgré quelques hésitations, semble tendre, là où il y a royauté vers les monarchies parlementaires. Sauf que celles-ci ne se décrètent pas, nécessitent des conditions économiques, sociales et culturelles précises. Elles sont le produit d’un long processus de maturation et d’accumulation qui nous reste à accomplir. Maintenant, pour répondre différemment à votre question : La démocratie a besoin d’un Etat fort, mais juste et impartial, l’Etat de droit ne s’exerce pas sans bras séculiers, à condition qu’il ne repose pas sur des lois scélérates.
Enfin, tout système, quel qu’il soit, se cristallise sur des sacralités. En France, c’est la République ; on parle alors, avec euphémisme, de valeurs républicaines. Aux USA, la constitution dont on évoque à tout bout de champ, les amendements. Deux systèmes différents, deux Etats forts, mais deux démocraties tout de même.
• Naïm Kamal
Journaliste









