Couverture

Histoires parallèles, destins croisés

Entré de plain-pied dans le vif du sujet, l’historien Benjamin Stora, né en Algérie, décortique dans son nouvel ouvrage «Algérie Maroc. Histoire parallèles, destins croisés», le condensé de son approche d’histoire comparée dans des termes simples mais qui ne rompent pas avec le ton académique, «froid et bien fondé». «L’Algérie et le Maroc, dit-il, entretiennent un même rapport privilégié et ambigu au passé». Car, «derrière le litige saharien se devinent d’autres enjeux, se lisent des relations singulières à l’espace, à l’Histoire. Avec d’un côté, l’Algérie traversée de contrastes heurtés, de changements brusques, de forces violentes qui s’annulent, et -de l’autre- au Maroc, une sorte de croissante lente, continue des élites nationalistes adossées à la monarchie dans leur démarche anticoloniale. ( …). Tandis qu’au Maroc, le rapport à l’Histoire s’enracine dans la tradition et insiste sur la continuité, il se fonde, en Algérie, sur la rupture récente que constitue la guerre d’indépendance».
Constamment soucieux d’une mise en relief des divergences et des convergences entre les matrices identitaires des deux pays, l’auteur brosse un bilan d’analogies qui rappellent les passions du passé, les circonstances de la guerre d’Algérie et la succession des générations. «Le Maroc, dit-il, se conçoit, de longue date, comme une nation. Plus précisément, Etat et nation sont ici indifférenciés et cet amalgame est renforcé par une continuité séculaire. A l’inverse, l’Algérie est une « nation tardive», née, dans sa forme moderne , de la guerre d’indépendance. Et de constater que «le modèle algérien de l’Etat centralisé , autoritaire, s’inscrit dans la tradition jacobine française», alors que la situation diffère au Maroc . Et de conclure ,sur ce chapitre, qu’à l’indépendance de 1956, l’appartenance commune à la nation -dans sa forme contemporaine- se cristallise autour du pouvoir monarchique . Bien entendu, l’examen, à deux dimensions, des itinéraires des deux entités historiques, n’empêchent guère l’auteur d’apporter des jugements de valeur nuancés, imbus et couverts sous des constats de faits. Paraphrasant des propos du père du nationalisme algérien, Ferhat Abbas, écarté dans le feu de l ‘action pour le pouvoir, à la veille du triomphe de la lutte de libération, l’auteur annonce qu’«en se coupant de leur passé sans opérer de tri, sans user d’un droit d’inventaire, les Algériens prennent le risque de verser dans un universalisme abstrait» et le rejet du passé s’avère vigoureux, sinon vital.
Alors qu’au Maroc, force est de constater que «les premiers nationalistes reviennent à la monarchie, dont le sens reste intact à leurs yeux, pour la proposer, de nouveau, en modèle.
lls ne cherchent donc pas à arrêter le temps mais à retrouver un temps. Bien entendu, ce «va et vient» entre le passé et le présent et à travers les espaces de chaque entité nationale, n’a certainement pas été toujours facile à effectuer, notamment pour un chercheur qui a fait une bonne partie de sa vie dans un seul pays : l’Algérie . Certes, beaucoup de phases creuses restent encore à combler, notamment en ce qui concerne les périodes allant de la guerre du sable en 1963 à l’annonce de la Marche Verte en 1975.
Qu’est-ce qui s’est passé au juste durant cette période au niveau relationnel ( ou conflictuel), entre le Maroc et notamment l’Algérie de Houari Boumediene? Pourquoi ce dernier abritait-il les contestataires de son pays voisin ? Leur offrait-il aide et hospitalité ? Et pourquoi a-t-il fini par créer son propre mouvement «séparatiste» ?
Autre question non moins importante : où sont donc passés toutes les convulsions, tous les acteurs, tous les événements qui ont caractérisé les décennies des indépendances?
Ceci, en ce qui concerne les phases creuses. D’un autre côté, le lecteur reste sur sa faim lorsque l’auteur aborde le volet de la succession des générations.
Pourrait-on alors comprendre et expliquer les champs politiques dans ces deux pays voisins à travers l’unique donne «biologique» de la succession des générations?
Certes, ce n’est pas en paraphrasant des expressions qui disent que le 5 février 1998, jour de la nomination de Abderrahman Youssoufi à la tête d’un gouvernement, marque «la césure avec toute une époque», que la thèse de la guerre des générations soit confirmée. Tout ou presque s’arrête pour l’auteur dans les périodes d’avant les indépendances.
D’autres pages restent encore à écrire. Benjamin Stora a eu le mérite de lever le voile de l’Histoire comparée entre l’Algérie et le Maroc.