A la tête de leur armée personnelle, retranchés dans leur fief du nord et de l’ouest de l’Afghanistan, tous deux symbolisent plus que tout autre l’insolence des «seigneurs de la guerre» face au pouvoir central de Kaboul. Surtout, les généraux Dostam et Ismail Khan contrôlent à eux seuls les deux régions qui génèrent le plus de revenus douaniers sur les marchandises importées. Ancien général pro-communiste, vice-ministre de la Défense au sein du gouvernement central de Kaboul, Rashid Dostam dirige la milice ouzbek du Jumbesh. Depuis son fief de Shibargan, dans le nord, il contrôle totalement la province de Jawzjan et se dispute avec des factions rivales moudjahidin, la domination sur les provinces voisines de Balkh, Faryab, Sar-i-Pul et Samangan, frontalières avec le Turkménistan et l’Ouzbékistan. Les troupes de Dostam contrôlent en particulier le poste frontière de Hairatan (70 km au nord de Mazar-i-Sharif), frontalier avec la ville ouzbek de Termez, sur le fleuve Amou-Daria. Hairatan est le principal point d’entrée en Afghanistan à partir de l’Asie centrale. Des centaines de camions chargés de toutes sortes de marchandises, et en particulier d’essence, y transitent chaque jour. Les taxes d’importation rapportent quotidiennement environ 200.000 dollars, dont 50 % vont directement dans les poches de Dostam, selon les diverses estimations. Pour ménager ses ennemis, et préserver ainsi ses affaires, le général ouzbek reverse le reste aux factions rivales du Jamiat (33 %) et du Hezb-i Wardat (17 %). En théorie de propriété de l’Etat, le complexe industriel de Koti Bark, alimenté en gaz à partir de Shibargan et qui produit notamment des engrais et n’a jamais cessé sa production pendant les années de guerre, génère également près de 200.000 dollars par jour, que se partagent de la même manière les trois factions. Le tout-puissant gouverneur de la province de Herat (nord-ouest), Ismail Khan, a de son côté la haute main sur la quasi-totalité du commerce avec l’Iran. Il contrôle en particulier le poste-frontière d’Islam Qala, qu’empruntent tous les jours environ 400 camions, selon le ministère du Commerce à Kaboul, et des centaines de voitures flambant neuves venues des Emirats arabes unis et destinées au marché pakistanais. Ismail Khan tient également une importante voie permettant d’accéder au Turkménistan, à Torghundi. Là encore, il est très difficile de connaître avec exactitude les revenus douaniers que génère un tel trafic de marchandises. Mais les estimations généralement avancées oscillent entre 600.000 et 1 million de dollars par jour. Comme à chaque fois depuis la mise en place de la nouvelle administration Karzaï fin 2001, Dostam et Ismail Khan ont en apparence accepté de se plier à la volonté du chef de l’Etat et ne se sont pas opposés à la venue dans leur fief de délégués du ministère des Finances pour collecter les impôts et revenus douaniers. Vendredi cependant, lors de la prière à la grande mosquée de Herat, Ismail Khan s’est plaint publiquement du fait que Kaboul «mette plus de pression sur Herat que sur d’autres provinces, comme Jawzjan (fief de Dostam), qui disposent de beaucoup plus de revenus douaniers».
Nommé jeudi dernier conseiller du président Karzai pour la sécurité, Dostam s’est immédiatement rendu en Ouzbékistan. À son retour, dans un discours improvisé devant les habitants d’Hairatan, il a pris le prétexte de ses nouvelles fonctions pour lancer un ultimatum à ses adversaires du Jamiat, faisant ainsi considérablement remonter la tension dans toute la région de Mazar-i-Sharif.
• Par Hervé Bar (AFP)









