Un bon film est un TOUT. Il est une œuvre d’art collective orchestrée par une personne qui est le réalisateur ou la réalisatrice. Cependant, touts les intervenants ont un savoir-faire et du talent et il faut que la mayonnaise prenne entre tous leurs apports.
Ces derniers mois, nous avons été gâté.e.s en cinéma : Festival national du film à Tanger, Cinéma d’auteur.e.s à Rabat, Festival international du film de femmes à Salé, semaine du film sur les droits des femmes à Rabat, Festival international du film de Marrakech, rien que ça !
Pour ma part, j’ai vu de nombreux films à Tanger et à Marrakech.
A Tanger, j’ai découvert les derniers films marocains et c’est intéressant de prendre la température de la créativité au Maroc et observer parfois l’incidence des problématiques abordées.
A Marrakech, on a plutôt des nouvelles du monde à travers le point de vue cinématographique de jeunes cinéastes car, au FIFM, seuls les premiers et seconds films sont en compétition. Une cuvée géniale pour cette 23ème édition (bravo à l’organisation), où j’ai aimé tous les films que j’ai pu voir. La concurrence a dû être rude et a certainement donné du fil à retordre au jury.
En principe, les membres du jury ont une grille d’évaluation selon les catégories de prix à attribuer pour chaque festival. Ainsi le film peut être «morcelé» en critères d’appréciation: mise en scène, scénario, créativité, casting, jeu d’acteurs, direction d’acteurs, dialogues, montage, couleurs, images, esthétique, angles de prises de vues…
En réalité, c’est quoi un bon film ? Est-ce une addition de ces évaluations ? Rien n’est moins sûr.
Il me semble qu’un bon film est un TOUT. Il est une œuvre d’art collective orchestrée par une personne qui est le réalisateur ou la réalisatrice. Cependant, touts les intervenants ont un savoir-faire et du talent et il faut que la mayonnaise prenne entre tous leurs apports. D’un autre côté, un bon film n’offre pas forcément un bon moment à passer dans une salle de cinéma mais plutôt un bon moment de cinéma.
Je m’explique : depuis longtemps j’ai écouté des commentaires à la sortie de salles et j’ai aussi posé la fameuse question aux ami.e.s, à chaud : Alors ?
Je vais retenir trois réponses pour les résumer. Il y a : j’ai adoré, je n’ai pas aimé et bof.
• «j’ai adoré» est souvent suivi par «les acteurs sont superbes», ou «j’ai beaucoup pleuré» ou «j’ai bien ri» (ou bien les deux), et donc si les acteurs sont bons et que le film a réussi à me faire pleurer et rire c’est qu’il est bon ;
• je n’ai pas aimé le film, le jeu des acteurs est moyen, j’ai passé un mauvais moment car je n’aime pas la violence ou le fantastique par exemple,
• et bof, les acteurs sont bons, le film est peut être bien fait mais rien d’extraordinaire.
J’ai pu comprendre que pour beaucoup de personnes, l’appréciation d’un film est liée aux attentes qu’elles ont du cinéma en général, et liée aussi aux émotions ressenties. Toutefois, les bons films, quel que soit leur genre, sont reconnus à travers la planète et restent en mémoire, de même que les bons acteurs et actrices qui crèvent l’écran.
Pour ma part, un bon film est un film qui, d’abord, a réussi à me faire entrer dans son univers et pendant lequel je ne me suis pas ennuyée. Ensuite il y a d’autres critères qui font sens en moi sans avoir conscience de les avoir convoqués.
A Marrakech, j’ai vu une dizaine de films en compétition et il n’est pas simple de mettre des mots sur le pourquoi un film est meilleur qu’un autre. Je vais essayer de dire ce qui m’a touché dans chacun des films que j’ai vus.
Le film turc «Dormitory» propose une histoire d’un jeune placé en internat islamique, qui m’a tenu de bout en bout avec un acteur principal très attachant. Le film Mongol «City of wind» est formidable de par le choix du sujet et la capacité de porter à l’écran les conflits culturels entre tradition et modernité : un jeune de 17 ans qui prépare son certificat de fin d’études scolaires avec des jeunes inscrits dans leur temps (un temps mondial si je peux dire), et qui, en même temps, est chaman et mène avec conviction des séances chamaniques jusqu’à ce que… Un scénario original, une grammaire intelligente, un fil continu traversé par plusieurs problématiques, intéressantes et actuelles. Mais j’ai «senti» en voyant d’autres films que ce n’est pas lui qui l’emporterait.
Le film sénégalais «Banel et Adama» est beau tout le long du film avec un temps long qui vous prend en vous faisant voyager dans l’univers du désert du nord du Sénégal. Des problématiques liées à l’amour et la force qu’il donne aux amoureux pour vouloir s’aimer d’une manière différente que celle proposée par leur communauté. Le film Colombien «The other son», très bien mené, nous fait prendre connaissance des nouvelles adolescences à travers les questions de fraternité et de deuil d’un frère.
Quant aux films marocains «Les meutes» et «La mère de tous les mensonges», ils m’ont tous deux bouleversé. Quelle force ! et en plus des marocain.e.s !
«Les meutes» est bien fait avec des personnages travaillés et justes. Même si c’est encore Casablanca avec sa violence nocturne, le traitement est plutôt intimiste et un ton plein d’humanité qui nous fait oublier la violence. On ne s’ennuie pas une seconde dans ce film.
«La mère de tous les mensonges» séduit par une mise en scène fort originale et par la vérité des véritables personnages, mise en parallèle avec la vérité historique du pays. Formidable cette très jeune cinéaste accompagnée de sa grand-mère et de ses parents. Les deux films marocains ont été tournés avec des acteurs non professionnels et qui n’ont jamais joué. Quelle conviction et quelle prise de risques pour leur premier film respectif ! Bravo.
Et la fin de la semaine commence à arriver avec «Tuesday» un film anglo-américain captivant, très original et effrayant aussi, puis le film malgache « Disco Africa» du jeune réalisateur qui a étudié à l’école de cinéma de Marrakech et qui 10 ans après se retrouve côté scène, pour présenter son propre film. C’est superbe. Son film tient mais il ne tient pas la dragée haute aux autres films.
Et les derniers films du vendredi, «Phantom Youth» qui nous présente des adolescentes (deux cousines) au Kosovo qui essaient de prendre leur envol depuis leur campagne natale. Et le dernier «Silent Roar», un film anglais (avec l’humour qui va avec) et avec lequel j’ai passé un très bon moment.
Reste enfin le film espagnol «Prison in the Andes» que je n’ai pas cité, car il se démarque des autres films. Je l’ai regardé comme un documentaire qui traite de l’histoire du Chili avec les généraux de Pinochet en prison. Très beau film.
Palmarès :
«La mère de tous les mensonges» Etoile d’or
«Les meutes» et «Banel et Adama» Prix du jury ex æquo
C’est une drôle d’alchimie qui prend dans cette histoire de meilleur film et bravo au cinéma (et à l’art en général) de pouvoir nous emmener dans ces mondes/univers où les artistes nous donnent à voir quelque chose du réel de leur pensée.
PS : Dans les autres catégories j’ai pu voir «Mon père n’est pas mort» de Adil Fadili que j’avais raté à Tanger et que j’ai trouvé excellent. Le film de Adil Fadili est aussi très riche des couleurs des fêtes foraines que nos enfants n’ont pas connues. Il apporte des témoignages qui concernent l’histoire du Maroc dans différents aspects (années de plomb, fêtes foraines, colonisation…).
«Désert» de Faouzi Bensaidi dont j’ai beaucoup entendu parler et qui est formidable : deux personnes chargées du recouvrement vont dans les campagnes reculées essayer de récupérer les sommes dues. Drôle et tellement vrai sauf qu’il tombe au ¾ du film.
«Animalia» de la jeune Sofia Alaoui nous propose du fantastique ancré dans le réel des bergers d’Imilchil et des notables de Khouribga. Un très bon moment. J’ai vu aussi «The promised land» un bon film qui se passe dans les landes danoises au XVIIIème siècle avec Mads Mikkelsen à qui il a été rendu un bel hommage au festival.
Je n’oublierais pas de rappeler que ces dernières années, plusieurs films marocains ont été sélectionnés et primés par de grands festivals internationaux (Cannes, Venise, Sundance, plusieurs festivals du cinéma arabe …). Je citerai, entre autres, «Zanka Contact» de Ismael El Iraki, «Le bleu du caftan» de Maryam Touzani, «Reines» de Yasmine Benkiran, «Animalia» de Sofia Alaoui, «Désert» de Faouzi Bensaidi, «Les meutes» de Kamal Lazraq et «La mère de tous les mensonges» de Asmae El Moudir.
Par Hakima Lebbar
Psychanalyste, auteure et artiste marocaine.










