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«La guerre des six mois», le nouveau film de Jillali Ferhati: Le cinéma au plus près du cœur

© D.R

Présenté en avant-première à Casablanca, le 27 mai 2025, La guerre des six mois de Jillali Ferhati est une chronique intime d’une époque, sur fond d’identités éclatées, de confessions antagonistes et d’amours interdits. Du cinéma de belle facture, par un cinéaste intelligent et profond.

Tanger, les années 60. Une autre époque qu’il a fallu rendre crédible à l’écran tant par l’image que par la ligne chromatique du film et par les costumes et les mœurs aussi. Tanger, la ville du réalisateur Jillali Ferhati, qui y a tissé tout un univers à la fois réel et imaginaire, ce qui donne beaucoup de profondeur à ce film. Nous habitons certes des lieux, mais nous demeurons également dans des contrées imaginaires, gorgées de souvenirs, de non-dits, de choses oubliées, d’une mémoire amnésique, qui, parfois, trouve voix au chapitre. C’est exactement ce qui ressort de cette histoire, humaine, trop humaine. Une histoire d’amour interdite. Une naissance marquée par le sceau de la douleur. Des retrouvailles quand le temps a coulé sur le macadam des jours et une volonté certaine de faire face au destin et de lui dire non, pour une fois…
Ceci pour l’intrigue, pour ce nœud autour duquel les destins doivent se dénouer, dans un climat social rigoriste, tendu, profondément marqué par des croyances assassines.

Mais un film est, certes d’abord le script, le script, le script, mais si l’écriture n’est pas transmuée en images, qui est le langage premier du cinéma, les mots demeurent impuissants s’ils ne sont pas servis par un regard juste et une caméra qui sait se placer là où le cœur parle. Sur ce chapitre, on peut faire confiance à Jillali Ferhati pour nous donner à voir qui nous sommes et qui nous pourrions être sur grand écran. Il a le savoir nécessaire pour toucher ce qui fait vibrer l’humain en nous, sans fioritures ni emphase. Et c’est là la justesse et la force de ce film : filmé avec une grande simplicité, sans effets de style barbants ni aucune volonté d’en rajouter en soulignant les traits. La maturité du cinéaste est présente dans chaque séquence, avec des mouvements de caméra au plus près du cœur, dans un cadre délicat et une lumière qui traverse tout le film comme une signature chromatique qui donne à cet opus une identité propre.

L’atmosphère est intimiste, mais elle s’offre sur des extérieurs bien agencés comme dans une œuvre plastique où les formes et les traits peuplent l’espace dans un ballet fluide et sans accrocs. L’alternance des serrés et des larges, un quasi gros plan qui n’en est pas un qui vient amorcer le trait grossi pour passer à son pendant plus ouvert dans un dialogue cinétique entre l’intérieur et l’extérieur. C’est cette belle grammaire qui nous a touchés au fil des minutes, dans un film où le récit est éclaté, au bonheur de ce cinéma qui fait fi de toute linéarité narrative. Chez Jillali Ferhati, on raconte l’histoire sans début, sans fin, mais dans un mouvement qui va du passé au futur, avec des escales au présent, dans un mouvement giratoire, qui finit en puzzle temporel à recomposer.

C’est du cinéma intelligent, je vous dis. Du cinéma qui parle à notre intelligence émotionnelle et qui nous fait entrer dans le cœur du film pour le vivre, chacun à sa mesure, selon son cœur, son vécu, sa capacité d’interagir avec la complexité des sentiments humains, la difficulté de dissocier l’émotion de son corollaire le sentiment, tout comme il est judicieux de jouer avec le temps, de le torturer, comme il a torturé la vie des autres.

Ceci passe également par le montage qui a rendu encore plus présent ce va-et-vient du temps qui se casse les dents sur la vie. Les personnages se meuvent alors dans un cadre que parfois la séquence suivante vient mutiler dans un élan de nous faire sentir l’inanité de toute pérennité humaine. Les scènes se suivent, mais elles entrent en collision qui fait naître, ici, là, des collusions entre ce que l’on voit et ce qui ne peut être dit que par l’image fugace, cette image qui fuit et qui donne à ce film une présence qui frôle le mysticisme. Ici, Jillali Ferhati réussit un film d’une belle sobriété, de celles qui caractérisent les grands cinéastes qui vont à l’essentiel, qui disent beaucoup en en montrant peu. Cela se sent également dans la direction d’acteurs : toujours juste, avec ce qu’il faut pour s’adresser au cœur, sans rajouts, sans trop en faire, mais en restant dans le creux parfait de cette sensibilité qui affleure et qui éclot dans des scènes majeures où la tension est si silencieuse qu’elle en devient une déflagration.

Jillali Ferhati est à coup sûr le plus grand réalisateur marocain vivant, un cinéaste qui a su construire une œuvre cinématographique, à travers plus d’un demi-siècle de travail, en silence, dans la discrétion de ceux qui élèvent l’humain en nous.

Actuellement dans les salles de cinéma.