Entretien avec Pr Ihsane Ben Yahya, directrice académique du Collège de médecine dentaire de l’Université Mohammed VI des sciences de la santé et doyenne dudit établissement
Le Symposium sur l’éducation en médecine dentaire dans les pays africains, qui s’est tenu les 11 et 12 juillet, a été organisé par l’Université Mohammed VI des Sciences et de la Santé et l’Académie africaine des sciences et de la santé. Pr Ihsane Ben Yahya, directrice académique du Collège de médecine dentaire de l’Université Mohammed VI des sciences de la santé -et doyenne dudit établissement-, fait un état des lieux de la santé bucco-dentaire en Afrique, rappelle les principaux défis et revient sur les principales recommandations qui en ont découlé.
ALM : Comment se porte la médecine dentaire en Afrique ? Existe-t-il des spécificités par région ?
Pr Ihsane Ben Yahya : La médecine dentaire au niveau des pays africains et tout particulièrement l’enseignement de cette branche des sciences de la santé rencontre des challenges à tous les niveaux. Ces derniers sont relatifs d’abord aux ressources humaines éducatives, c’est-à-dire chez les enseignants mais aussi aux ressources matérielles, à savoir les équipements d’enseignement. Il faut garder à l’esprit également que la santé bucco-dentaire au niveau des pays africains n’est pas satisfaisante de façon globale et ce n’est pas spécifique à notre continent. Le dernier rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) avait montré un taux très élevé de pathologies bucco-dentaires. Et malheureusement cette décadence fait état de chiffres plus alarmants qu’il y a 20 ans. Au-delà des ressources humaines et matérielles, la répartition des médecins dentistes représente l’un des défis dans ces pays.
Avant d’organiser ce premier Symposium africain qui a eu lieu les 11 et 12 juillet, nous avions réalisé une enquête préliminaire au niveau de 27 pays qui s’étaient engagés à participer à l’événement. Cette enquête était relative justement aux ressources et aux programmes d’enseignement qui sont délivrés au niveau des Facultés de médecine dentaire en Afrique. Ce travail préliminaire a montré, en fait, qu’il n’y a pas de spécificités au niveau des régions. Au contraire, l’ensemble des pays africains rencontre une pénurie d’enseignants, à telle enseigne que certains pays comme le Bénin ont dû fermer leur Faculté de médecine dentaire par défaut d’enseignants. De même certaines facultés ont manifesté l’acuité de ce déficit en ressources humaines éducatives à tel point qu’au niveau de certaines d’entre elles, un même enseignant doit prendre en charge sur le plan pédagogique deux disciplines différentes, voire trois, ce qui est extrêmement contraignant. La qualité de la formation en sera certainement impactée. Enfin, cette enquête avait également révélé que certaines facultés n’avaient pas de ressources matérielles suffisantes pour délivrer les enseignements fondamentaux précliniques, c’est-à-dire avant que l’étudiant n’aille en clinique. Certaines disciplines ne sont pas du tout enseignées pratiquement par exemple la prothèse dans certaines facultés. Pire, dans certaines facultés, les diplômes sont délivrés à des étudiants qui n’ont pas touché à des patients spécifiquement pour certaines thérapeutiques ou certaines prises en charge spécifiques.
Quel est l’objectif premier d’un tel symposium sur l’éducation en médecine dentaire ?
Je tenais, tout d’abord, à souligner que cet événement a été organisé par la Faculté Mohammed VI de médecine dentaire relevant de l’Université Mohammed VI des sciences et de la santé sous la tutelle de la Fondation Mohammed VI des Sciences et de la Santé. Et il s’agit d’une première. Placé sous le Haut patronage de SM le Roi, ce Symposium organisé sous l’égide de l’Académie africaine des sciences de la santé a été placé sous la thématique «Unité et collaboration pour l’enseignement de la médecine dentaire au sein des pays africains».
L’objectif principal étant justement de réunir des experts africains qui ont mené une réflexion pendant deux jours sur le programme de l’enseignement de la médecine dentaire dans les différents pays africains. L’enjeu était d’en ressortir avec des recommandations transversales pour l’enseignement de la médecine dentaire au niveau de l’Afrique mais aussi de mettre en exergue la spécificité de chacun des pays eu égard aux moyens par rapport aux défis cités précédemment. Ce symposium a été organisé d’une façon très simpliste parce que nous voulions des réponses et un plan d’actions qui soit réaliste et réalisable avec des échéances à moyen et long termes. La participation de l’OMS a permis justement de valoriser l’apport de l’éducation en médecine dentaire pour accompagner le plan mondial de santé bucco-dentaire proposé par l’instance. Des groupes de travail ont ainsi été animés sur les différentes thématiques, notamment sur les programmes de formation, l’impact et l’apport des centres de simulations dans l’enseignement pratique préclinique des étudiants en médecine dentaire. Ils ont porté aussi sur la responsabilité sociale des Facultés de médecine dentaire africaines, sur l’apport de la recherche, sur l’évolution des enseignants au niveau des Facultés de médecine dentaire africaines. Cette rencontre aura permis de répondre comment développer les ressources humaines éducatives au niveau des différents pays du continent africain.
Quels sont les principaux axes de collaboration entre académiciens africains qui sont ressortis de cet événement ?
La restitution des travaux du Symposium pour l’éducation en médecine dentaire dans les pays africains a été effectuée sous forme de déclaration qui a été signée par 24 pays africains participants. Ces derniers représentant l’Afrique du Nord, du Sud, de l’Est, de l’Ouest et Centrale.
Les participants se sont engagés ensemble à renforcer l’union entre les Facultés de médecine dentaire de l’Afrique. Ils devront œuvrer pour l’échange d’étudiants et d’enseignants entre les Facultés de médecine dentaire de l’Afrique. Développer et harmoniser les curricula de médecine dentaire tout en gardant les spécificités des différents pays africains représentera aussi un axe de collaboration entre les différents signataires. Les parties s’engagent aussi sur la mise à la disposition des apprenants des différents pays africains, dans le cadre des stratégies d’apprentissage, les plateaux techniques des centres de simulation et les nouvelles technologies.
Développer la recherche académique et les publications scientifiques a également été mentionné dans ladite Déclaration. Il en est de même pour l’encouragement des échanges inter universitaires. Instaurer et développer les programmes de formation des formateurs en clinique et en pédagogie des sciences odontologiques fait partie des points retenus. Les signataires se sont également engagés à promouvoir la reconnaissance mutuelle des diplômes.
Encourager et développer l’intégration des enseignements cliniques et pratiques dans les différentes facultés représentera aussi un axe de collaboration entre les différents signataires.
Tous sont conscients que des efforts sont nécessaires pour faciliter le développement de la gouvernance des Facultés de médecine dentaire d’Afrique. Et il s’agira par la même occasion de promouvoir la responsabilité sociale des Facultés de médecine dentaire de l’Afrique.
Il a été créé par ailleurs, à l’issue de ce symposium, l’Association pour l’éducation dentaire en Afrique. Sa mission première sera d’accompagner les facultés et écoles de médecine dentaire des pays africains pour le développement de l’enseignement de la médecine dentaire en Afrique tant dans les apprentissages que dans l’évaluation, les échanges d’étudiants, le développement des enseignants…
Le mot de la fin peut-être…
Pour conclure, je tiens à rendre hommage à la Fondation Mohammed VI des sciences de la santé qui a encouragé cette initiative. Et elle a démontré que sa responsabilité sociale s’étend au-delà de notre pays, sur l’ensemble du continent africain.
Propos recueillis par Dounia Essabban










