Culture

Abdul Rahman Mounif: L’apatride

© D.R

œuvre immense
Abdul Rahman Mounif est à coup sûr l’un des plus grands romanciers de l’histoire du roman. Tout, dans son œuvre, est magistral: l’écriture, les thèmes, les personnages, les lieux, les intrigues, les anecdotes, les différents styles, le flux narratif, la connaissance de l’histoire du monde arabe…

L’ironie inhérente à chaque phrase pour décrire l’absurde dans une région du monde qui vit au gré des lubies et du non-sens, dans une démarche sociale et politique entre conservatisme aveuglé et faux progrès. Pourtant, Abdul Rahman Mounif est l’unique exemple d’une aberration dans le monde des lettres arabes, toutes périodes confondues. En effet, nous sommes face à un destin de l’écriture dans le monde arabe et musulman. Abdul Rahman Mounif est le Nazim Hikmet de la Turquie. Les deux ont été déchus de leurs nationalités pour des raisons politiques. Dans le cas de Abdul Rahman Mounif, ni la Jordanie, ni l’Irak, ni l’Arabie Saoudite n’ont su tirer de la fierté d’avoir un écrivain de cette envergure au sein de leur nation.

Pour ceux qui ne le savent pas, Abdul Rahman Mounif est un Irakien d’origine saoudienne. Il est né à Amman en 1933 et mort à Damas en 2004. Il est sans conteste le plus grand écrivain arabe de tous les temps. Son œuvre résume de façon magistrale la protestation sociopolitique de l’intellectuel contre l’écrasement des libertés. Déjà dans «L’arbre et l’assassinat de Marzouk», publié en 1973, Abdul Rahman Mounif pose la question de la perdition arabe à cause du pétrole. Suivent «Histoire d’amour» (1974), «Quand nous avons quitté le pont» (1976) «Fins» (1978), «La course de fond» (1979), dans tous ces écrits s’élève une voix universelle contre toute forme de torture, d’oppression et d’injustice. C’est ce qui ressort du roman en cinq tomes «Villes de sel», publié par Abdul Rahman Mounif entre 1990-1999. On y retrouve un large panorama des monarchies du Golfe assujetties au pétrole, qui, du coup, n’est plus une manne du ciel, mais une damnation de Dieu.
L’auteur décrit une société arabe engluée dans un passé lointain. Rien n’a changé dans les esprits, qui restent ancrés dans l’esprit de sel du VIIème siècle à la naissance de l’Islam.

Pour le reste, argent, modernité, buildings, nouvelles villes dans le désert, voitures et richesses ne sont que façades, très vite balayés par une tempête de sable. Nous sommes donc face à une œuvre immense qui sonde les tares de la société arabe et musulmane et prédit des errances comme ces révolutions arabes toutes avortées qui ont plongé plusieurs pays dans le chaos où l’on patauge déjà comme des statues de sel. Mais, il y a aussi de la colère, une grande colère dans ces villes de sel, comme dans le magnifique volume, intitulé L’errance, où on peut lire: «Comme la tornade secoue les arbres, comme les vagues cognent les rochers, la colère souffla sur les cœurs et balaya la peur qui tenaillait les rebelles assemblés près de la mosquée et du souk».

En effet, dans ce grand volume dédié au sel de l’Arabie malheureuse, nous sommes face à une œuvre, conçue d’abord comme une trilogie, ce roman a pris par la suite davantage d’ampleur : cinq tomes de près de quatre cents à six cents pages chacun. L’ensemble constitue une impressionnante saga, non d’une famille mais de tout un peuple, et nous offre un tableau extrêmement précis des transformations sociales de la Péninsule arabique sous l’effet de la découverte du pétrole. L’action du premier tome, qui porte le titre très fort de «L’errance», se déroule dans une oasis située à l’est de l’Arabie, où vit une communauté bédouine austère mais en totale harmonie avec son environnement naturel. Soudain apparaît un petit groupe d’Américains, munis d’une recommandation adressée par l’émir de la région au cheikh de la tribu, et des forages de prospection pétrolière sont immédiatement entrepris dans l’oasis.

Un homme unanimement respecté pour son courage et sa droiture, Mut‘ib, mène la résistance contre les intrus, mais il est bien obligé un jour, face à l’implacable assaut des plateformes et des véhicules motorisés, de disparaître avec son chameau dans le désert pour se transformer en figure mythique.
Dans la toute petite ville côtière de Harran, un port moderne doit être aménagé, avec un pipeline le reliant aux puits. Le paysage urbain change sous le vernis d’une fausse modernité et des conflits sociaux d’un genre nouveau ne tardent pas à embraser Harran et ses environs… C’est là que l’un des personnages lance cette saillie qui résume toute l’histoire d’une région : «La seule route qui compte, mes braves, ce n’est ni celle d’Oujra, ni celle de la mer, mais celle que nous prenons ensemble…»