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Hommage à George Orwell: La rédemption par la résistance

© D.R

Immense prison
Les humains sont si conditionnés qu’ils ne savent même plus faire usage de leur cerveau. Dans ce sens, la mise au pas par l’abrutissement des masses a achevé ce qui restait de la vigilance naturelle et de l’instinct de survie des hommes.

«A une époque de supercherie universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire.»
«Il y avait la vérité, il y avait le mensonge, et si l’on s’accrochait à la vérité, même contre le monde entier, on n’était pas fou». Dans «1984», son roman prophétique et glaçant, George Orwell posait plusieurs questions sur l’humanité et son sombre avenir qui se profilait déjà à l’horizon, avec deux guerres mondiales, l’hégémonie des fascismes et l’accès au pouvoir du stalinisme totalitaire : d’abord la question de la liberté de l’Homme dans des sociétés dictatoriales.

Ensuite, la question de la justice dans un monde de violence justifiée et assumée par des pouvoirs totalitaires. Enfin, la question de la rédemption par la lutte contre l’ignorance, arme fatale de tous les régimes nihilistes et tortionnaires pour embrigader les populations et les conduire aux abattoirs, comme dans «La ferme des animaux». Au cœur de toutes ces interrogations, il y a la question du pouvoir qui nivelle par le bas et asservit les hommes au profit d’une classe dirigeante assimilée à un rouleau compresseur, un Big Brother, qui observe tout, scrute les moindres recoins de la vie des hommes pour( les contrôler, les conditionner et les mener à leur fin annoncée. Dans ce sens, lisons ce dialogue très révélateur dans «1984».

«Comment un homme s’assure-t-il de son pouvoir sur un autre, Winston?
Winston réfléchit :
– En le faisant souffrir, répondit-il.
-Exactement. En le faisant souffrir. L’obéissance ne suffit pas. Comment, s’il ne souffre pas peut-on être certain qu’il obéit, non à sa volonté, mais à la nôtre? Le pouvoir est d’infliger des souffrances et des humiliations. Le pouvoir est de déchirer l’esprit humain en morceaux que l’on rassemble ensuite sous de nouvelles formes que l’on a choisies. Commencez-vous à voir quelle sorte de monde nous créons? C’est exactement l’opposé des stupides utopies hédonistes qu’avaient imaginées les anciens réformateurs.

Un monde de crainte, de trahison, de tourment. Un monde d’écraseurs et d’écrasés, un monde qui, au fur et à mesure qu’il s’affinera, deviendra plus impitoyable. Le progrès dans notre monde sera le progrès vers plus de souffrance. L’ancienne civilisation prétendait être fondée sur l’amour et la justice, la nôtre est fondée sur la haine. Dans notre monde, il n’y aura pas d’autres émotions que la crainte, la rage, le triomphe et l’humiliation. Nous détruirons tout le reste, tout». Tout est dit dans ce passage, qui reflète toute l’horreur des sociétés modernes, quels que puissent être les régimes en place et dans toutes les régions du monde. Partout, les peuples sont écrasés par des forces qui les exploitent en en faisant des consommateurs qui se consument en vendant leur force aux propriétaires des moyens de production.

Les populations triment et se tuent pour assurer de quoi survivre. C’est de cette façon que les pouvoirs tiennent les gens sous pression intense pour les asphyxier. Une fois pliées sous le joug de ces dictatures, les populations acceptent leur sort, se résignent, cassent leur ressort et ne réagissent plus. L’Homme devient alors une bête insignifiante et insensée. Une bête de somme, qui consomme, qui mange, qui boit, qui copule quand elle le peut et qui fait ses besoins. La tête est alors embuée dans les relents délétères de la bassesse la plus cruelle. L’homme n’est plus un homme, mais une chose. Dans ce sens, George Orwell nous dit ceci : «L’Homme est la seule créature qui consomme sans produire. Il ne donne pas de lait, il ne pond pas d’oeufs, il est trop débile pour pousser la charrue, bien trop lent pout attraper un lapin. Pourtant le voici suzerain de tous les animaux. Il distribue les tâches entre eux, mais ne leur donne en retour que la maigre pitance qui les maintient en vie.

Puis il garde pour lui les surplus. Qui laboure le sol ? Nous ! Qui le féconde ? Notre fumier ! Et pourtant pas un parmi nous qui n’ait que sa peau pour tout bien». Cette conscience de la condition humaine réduite à une peau couvrant des os est l’une des plus cinglantes de l’histoire de la littérature. George Orwell, qui a connu toutes les débâcles possibles et imaginables, lui, qui a connu la domination de l’empire britannique en Inde, lui, qui a fait la guerre d’Espagne aux côtés des chantres de la liberté, lui qui a vu ce que les anarchistes ont failli faire face aux fascismes, a prédit l’avenir, avec justesse, avec acuité et sans fards ni filtres mettant à jour l’horreur qui attend l’humanité. Et nous y sommes : le monde est une immense prison pour huit milliards d’entités hagardes et apeurés, qui ne pensent plus qu’à se sustenter en avalant des produits, transformés, buvant des liquides douteux, s’adonnant à la pornographie, consommant de la réclame en flux tendu, le nez dans des gadgets dits high-tech, se perdant sur une toile dans des connexions et des fils à l’infini. Dans cette configuration, ceux que l’on appelait jadis des humains sont devenus des machines hybrides télécommandées et assujettis à leurs jouets sous prise électrique :

On sait, en effet, que la propagande totalitaire n’a pas besoin de convaincre pour réussir et même que ce n’est pas là son but. Le but de la propagande est de produire le découragement des esprits, de persuader chacun de son impuissance à rétablir la vérité autour de soi et de l’inutilité de toute tentative de s’opposer à la diffusion du mensonge. Le but de la propagande est d’obtenir des individus qu’ils renoncent à la contredire, qu’ils n’y songent même plus. Cet intéressant résultat, l’abasourdissement médiatique l’obtient très naturellement par le moyen de ses mensonges incohérents, péremptoires et changeants, de ses révélations fracassantes et sans suite, de sa confusion bruyante de tous les instants. Cependant, si chacun, là où il se trouve, avec ses moyens et en temps utile, s’appliquait à faire valoir les droits de la vérité en dénonçant ce qu’il sait être une falsification, sans doute l’air du temps serait-il un peu plus respirable». Faire valoir ses droits dans un monde régi par la force, par les arsenaux militaires, par les médias qui façonnent les faits et les adaptent à leurs intérêts, est impossible. Les humains sont si conditionnés qu’ils ne savent même plus faire usage de leur cerveau. Dans ce sens, la mise au pas par l’abrutissement des masses a achevé ce qui restait de la vigilance naturelle et de l’instinct de survie des hommes.

Ces hommes qui ne peuvent plus rien face à ce qui les broie. Ils subissent et ne peuvent plus réagir. Ils sont paralysés et anesthésiés par des régimes qui ont obtenu le pouvoir et ne le lâcheront plus : «Personne ne s’empare du pouvoir dans l’intention d’y renoncer un jour. Le pouvoir n’est pas un moyen, c’est une fin», souligne George Orwell, qui ajoute que ces populations deviennent finalement complices de leur propre esclavage : «Un peuple qui élit des corrompus, des renégats, des imposteurs, des voleurs et des traîtres n’est pas victime ! Il est complice ». Jetez un œil sur le monde aujourd’hui, toutes cultures et sociétés confondues, tout le monde marche au pas de la machine dominatrice qui aligne les rangs et dicte la marche à suivre. Les gens sont tellement conditionnés qu’ils n’acceptent plus qu’une seule personne puisse faire son chemin tout seule en dehors des circuits préétablis. Ce mensonge de la conformité salutaire pour l’humanité qui doit combattre la différence et la variété des idées et des aspirations, finit par devenir une religion absolue.

Pour achever l’endoctrinement, George Orwell nous dit que tous les régimes s’appuient sur un narratif précis et destiné à semer la confusion et à endormir les consciences : «Le langage politique est destiné à rendre vraisemblables les mensonges, respectables les meurtres, et à donner l’apparence de la solidité à ce qui n’est que vent…». Dans ce sens, la dictature s’épanouit sur le terreau de l’ignorance. Si les gens ne savent pas bien écrire, ils ne sauront pas bien penser, et s’ils ne savent pas bien penser, d’autres penseront à leur place. Et là commence le chemin vers les abattoirs. On guide les humains, par groupes, par populations entières vers leur propre liquidation puisqu’ils n’ont plus aucune prise sur leurs existences: « Ainsi, à travers l’histoire, une lutte qui est la même dans ses lignes principales se répète sans arrêt.

Pendant de longues périodes, la classe supérieure semble être solidement au pouvoir. Mais tôt ou tard, il arrive toujours un moment où elle perd, ou sa foi en elle-même, ou son aptitude à gouverner efficacement, ou les deux. Elle est alors renversée par la classe moyenne qui enrôle à ses côtés la classe inférieure en lui faisant croire qu’elle lutte pour la liberté et la justice. Sitôt qu’elle a atteint son objectif, la classe moyenne rejette la classe inférieure dans son ancienne servitude et devient elle-même supérieure. Un nouveau groupe moyen se détache alors de l’un des autres groupes, ou des deux, et la lutte recommence», précise George Orwell.