De la liberté et de la vérité à la morale, il n’y a qu’un pas. Pour Friedrich Nietzsche, la morale n’est pas vérité universelle ni absolue. C’est une invention sociale pour limiter la force et la liberté de ceux qui vivent selon leur instinct de puissance.
Toute l’histoire de la pensée humaine nous montre que la vérité n’a rien à voir avec le nombre. Un million de personnes peuvent se tromper pendant qu’un seul homme voit juste. Cette même histoire humaine nous a enseigné que la foule aime ce qui est simple, confortable, facile à croire. Mais tout ce qui rassure n’est pas forcément vrai. La majorité des humains pense pour être acceptée, pas pour comprendre. C’est dans ce sens que tous les grands penseurs sont convaincus que celui qui ose contredire la masse devient une menace. Car, penser librement, c’est exposer les illusions que la majorité protège.
La preuve ? Athènes a condamné Socrate à mort. Non parce qu’il mentait, mais parce qu’il posait les questions que personne ne voulait entendre. Dans cette configuration, la majorité choisit toujours la facilité, le plaisir immédiat plutôt que la sagesse, l’opinion plutôt que la vérité. Avec cette constante, celui qui suit la foule renonce à son espace. Le véritable penseur comme le véritable citoyen vit toujours en opposition. Il ne suit ni la religion dominante, ni les idées populaires. Socrate disait : «connais-toi, toi-même». Pas : «suis les autres». C’est cette insoumission qui l’a rendu immortel. Car, le véritable courage, c’est de se dresser contre tous si nécessaire. Car, au bout du compte, il vaut mieux être seul avec la vérité que nombreux dans l’erreur.
De la liberté et de la vérité à la morale, il n’y a qu’un pas. Pour Friedrich Nietzsche, la morale n’est pas vérité universelle ni absolue. C’est une invention sociale pour limiter la force et la liberté de ceux qui vivent selon leur instinct de puissance. Ce que l’on appelle bien ou mal n’est qu’une arme et une illusion sociale. C’est une stratégie de survie, pas une loi inscrite dans la nature humaine. Le philosophe allemand pousse l’analyse plus loin en affirmant que même l’idée de Dieu, non plus, n’est pas une vérité universelle et absolue.
C’est une interprétation créée pour calmer la peur de la mort et donner un sens au chaos et à l’absurdité de l’existence humaine. C’est dans ce sens que la religion rassure, mais elle enferme l’individu dans un état de dépendance affective et sociale. La religion n’apporte pas la vérité. Elle impose un récit pour contrôler les consciences. L’auteur du «Gai savoir» va plus loin et affirme que la science, non plus, ne détient pas la vérité. Elle ne fait qu’accumuler des théories valables, jusqu’à ce qu’elles soient remplacées par de nouvelles théories, qui elles aussi feront leur temps. Chaque époque croit avoir trouvé la vérité scientifique universelle, puis la suivante vient la détruire. La science est utile, mais en aucun cas absolue.
Le philosophe enchaîne et souligne que les vérités politiques sont des récits construits. Chaque régime impose son interprétation du monde pour contrôler les masses et les gouverner. Ce n’est pas la vérité qui dirige les peuples, mais le récit le plus fort, celui qui séduit, effraie ou garantit l’illusion. Dans cette configuration, la vérité est juste un outil du pouvoir. L’art lui-même n’est pas une vérité. C’est une vision, une interprétation du monde, traduite en beauté et en chaos. Ce que tu crois profond ou universel n’est que l’œil d’un artiste imposé à ton esprit. La vertu de l’art est une simple illusion partagée.
C’est dans ce sens que tout est perspective. Nietzsche appelait cela perspectivisme. Chaque regard produit sa vérité, qui n’est qu’un angle de perspective. Il n’y a pas de fondation solide ni de vérité ultime. Seulement des points de vue, des luttes d’interprétation. Ce sont des récits qui s’affrontent en continu. Dans ce sens, celui qui prétend détenir la vérité est déjà un menteur.
Pour Nietzsche, la vérité n’est qu’un masque. Derrière, il ne peut y avoir que des interprétations ou des mensonges. La morale, la religion, la science, l’art, la politique… tout est illusion utile. C’est pour cela que la vérité ne peut être lumière. Elle est pouvoir. Celui qui impose sa vérité impose son monde.
À un autre niveau, ce que les révolutions humaines ont nommé liberté, égalité, fraternité, solidarité, vérité… Ce que l’on a mensongèrement appelé la liberté a abouti à couvrir les pays de prisons, l’égalité à multiplier les titres et les décorations pour n’importe qui, la fraternité, à diviser les gens et les monter les uns contre les autres pour mieux les dominer. La mort seule a réussi, comme l’avait écrit Louis de Bonald. Prenant l’exemple de la révolution française, Juan Donoso Cortés écrit: «À cette république qui s’appelle la république des trois vérités, je donne un démenti : elle est la république des trois blasphèmes, la république des trois mensonges».
Au nom de la liberté, elle a rendu nécessaire, elle a proclamé, elle a accepté la dictature. Au nom de la fraternité, les frères s’égorgent les uns les autres dans les rues, dans la bataille la plus sanglante que les siècles aient jamais vue dans les murs d’une cité. Voilà la rançon sanglante de la trinité sacrée du mensonge universel. Partout où l’on a voulu changer l’ordre établi, on a fait couler beaucoup de sang et on a mis sur pied des instruments de domination plus sordides que ceux que l’on a combattus avant tout soulèvement des masses. L’Histoire humaine est pleine d’exemples concrets qui ne souffrent aucune ombre à cet égard.
Alors loin de toute vérité, comment penser la liberté aujourd’hui ? Liberté. Le mot est vaste. Le mot est complexe et compliqué. Le vocable est aussi usité à tort et à travers. C’est quoi la liberté ? C’est comment être libre ? La liberté est-elle une vision individuelle uniquement ? Ou alors une approche qui implique le groupe, la communauté, la société dans leurs relations complexes avec l’individu ? C’est quoi être libre aujourd’hui en 2025 ? Sommes-nous libres parce que nous avons une place au sein d’une société qui nous dépasse par ses multiples ramifications ?
Sommes-nous libres parce que nous existons à la fois dans le temps et l’espace, et que de ce simple fait, nous avons une forme de liberté, à la fois d’être, de respirer, de se mouvoir, d’évoluer, d’interagir, d’influer… ?
Ou sommes-nous libres parce que nous considérons tout ceci comme acquis naturels et que notre apport libre est concrétisé par ce que nous faisons, comment nous agissons seul et au sein du groupe et parce que nous avons un impact sur la vie des uns et des autres ? Liberté, est-ce penser sans limites ? Réfléchir au-delà de l’ordre établi ? Créer à contre-courant ? Est-ce donner corps à une autre forme du langage et d’expressions ? Celles-ci englobent l’expression du refus, celle de revendiquer son droit au «Non», son droit au silence comme son droit à l’immobilité, ou au contraire son droit à l’action tous azimuts, sans bornes, sons lisières, sans lignes de démarcation ?
A la lumière de toutes ces interrogations, nous voulons penser sur le sens de la liberté aujourd’hui au monde et partant dans ce monde qui nous dépasse et qui nous échappe. Quelles formes prend notre liberté à l’égard des autres, à l’égard des lois, à l’égard des règles sociales, à l’égard des morales dans leurs variétés et des interdits religieux ? Libre, c’est un droit ?
C’est aussi un devoir ? Peut-on enfin être libre quand on vit dans un pays musulman ? Liberté et islam sont-ils compatibles? Par extension, liberté et religion peuvent-ils faire bon ménage ou sont-ils antinomiques ? Chacun de nous devra, un jour ou l’autre, poser la question de la liberté, de sa liberté, de celles des autres, dans un pays comme le Maroc, et au-delà, pour faire d’abord le point sur les différentes réalités des libertés individuelles, ensuite pour prendre le pouls de la société, la nôtre et celle mondiale, sur comment ou pense aujourd’hui le concept de liberté des citoyens.
Nous nous devons de poser la question des libertés et des traditions, des libertés et des archaïsmes, des libertés et des interdits, des libertés et des lignes rouges, des libertés et des responsabilités, des libertés et des différentes acceptions de ce que nous appelons «modernité». Chacun de nous est libre, justement, de penser en toute liberté à sa vie et à sa situation, sans limites ni lignes rouges, le tout dans la responsabilité de produire du sens pour amorcer un réel débat de société sur la question des libertés dans un monde aux contours de plus en plus liberticides.
Enfin, au bout de toutes mes réflexions, je reste convaincu que les gens ne recherchent pas la vérité, mais plutôt le réconfort que procure l’illusion









