Chroniques

Orangez-vous… et retirez la cape de Superwoman !

Sophia El Khensae Bentamy | Consultante, coach et enseignante en techniques de communication, coach en psychologie positive et en thérapie par le rire.

Mieux communiquer, mieux vivre…

Super-héritage
La Superwoman ne dort pas vraiment : elle recharge en mode avion, vingt-trois minutes par-ci par-là. Elle ne mange pas : elle grignote les restes en mettant la table. Elle ne se repose pas : elle prend «un moment pour elle» pendant que la machine tourne et que la soupe mijote. Et le monde applaudit. La famille applaudit. La société applaudit.

Cette semaine, la couleur orange envahit les réseaux, les conférences, les façades et, parfois, même nos tenues.
Une couleur vive, éclatante, qui attire l’œil et qui rappelle que nous sommes au cœur d’une période essentielle : la semaine mondiale de sensibilisation et de lutte contre les violences faites aux femmes.
L’occasion parfaite pour parler d’un sujet qui, lui, passe souvent inaperçu :
les violences invisibles, insidieuses, normalisées… et parfois même auto-infligées.
Celles qui n’ont rien à voir avec les coups ou les cris, mais qui s’invitent dans les habitudes, les attentes, les schémas familiaux… et dans ce fameux mythe de la femme qui peut tout faire à la fois.
Je veux donc parler de cette pression douce-amère :
le super-héritage de Superwoman.

Bienvenue dans la Super-Logique : «Je le fais parce que je peux… et donc je dois»
On la connaît bien, cette Superwoman.
Travail à l’extérieur, travail à l’intérieur, logistique familiale, gestion émotionnelle, médiation diplomatique, charges mentales, organisation des anniversaires, suivi des devoirs, courses, repas, ménage… et pour couronner le tout, sourire impeccable, disponibilité permanente.
La Superwoman ne dort pas vraiment : elle recharge en mode avion, vingt-trois minutes par-ci par-là.
Elle ne mange pas : elle grignote les restes en mettant la table.
Elle ne se repose pas : elle prend «un moment pour elle» pendant que la machine tourne et que la soupe mijote.
Et le monde applaudit.
La famille applaudit.
La société applaudit.
Et encore… je suis positive… les applaudissements ne sont pas toujours là…
Pire : parfois, elle s’applaudit elle-même.
Parce qu’on lui a appris à croire que c’est normal, que c’est son rôle, que c’est sa nature, que c’est même son honneur d’en faire trop.
Je le dis sans jugement :
j’ai moi-même porté cette cape bien trop tôt, et bien trop longtemps.
Je l’ai enfilée par mimétisme, en observant les femmes de ma famille qui faisaient tout, qui ne se plaignaient jamais, qui se levaient avant tout le monde et s’endormaient les dernières, exténuées, mais convaincues qu’elles avaient bien fait leur travail.

Quand la cuisine devient un territoire national
Lors d’un panel que j’animais à Rabat, où je parlais de communication familiale positive et de répartition équilibrée des tâches, j’ai invité les femmes à lâcher un peu prise.
À laisser les hommes prendre leur place.
À partager les responsabilités du foyer.
À accepter que nous ne sommes pas seules à devoir porter la maisonnée sur notre dos.
Et là… une femme m’a coupée net.
Avec une sincérité désarmante, elle m’a dit :
«Non, non, non, coach ! Le jour où je l’ai laissé cuisiner, c’était dégueulasse ! Il a tout raté. Et en plus il n’a pas rangé comme moi !»
J’ai souri.
Parce que je l’avais déjà entendue cette phrase.
Partout, dans différentes occasions, différentes cultures, différentes générations.
Et parce qu’elle illustre parfaitement ce cercle vicieux :
• On ne veut pas déléguer.
• On délègue… sans déléguer vraiment.
• On critique.
• L’autre se décourage.
• On reprend tout.
• On s’épuise.
• Et on dit : «Il ne fait rien.» Et surtout «Il ne fait pas aussi bien que nous»
Certaines femmes me confient même :
«La cuisine, c’est mon espace. Je ne veux personne dedans. Même pas mes fils !»
Et ce reflexe, profondément culturel, finit par encourager l’invisibilité masculine dans les tâches domestiques.
Puis l’accumulation côté féminin.
Puis la fatigue.
Puis l’irritation.
Et parfois, oui… un terreau fertile à la violence psychologique, émotionnelle, verbale.
Une violence silencieuse, tolérée, presque intégrée dans le quotidien.

Et si la violence commençait… par la surcharge ?
Oui, la violence prend mille formes.
Et l’une d’elles, discrète, pernicieuse, dangereuse, est celle que l’on s’inflige lorsque l’on accepte de tout porter.
Lorsque l’on se sacrifie sans pause.
Lorsque l’on pense que «c’est comme ça», que «je suis une femme», que «je dois».
Ce n’est pas une obligation biologique.
Ce n’est pas un destin.
C’est un schéma.
Et un schéma, ça se change.
Ça s’assouplit.
Ça s’ouvre.
Ça se discute.
Le mieux communiquer, c’est déjà ça : apprendre à dire «j’ai besoin d’aide», «je ne peux pas tout…», «je veux partager».

Lâcher la cape, c’est libérer la maison
Redonner de la place aux hommes dans la gestion du foyer, ce n’est pas une perte de pouvoir.
C’est une reconquête d’équilibre.
Une respiration.
Une prévention de l’épuisement.
Une protection de la santé mentale.
Et au passage, un apprentissage pour les enfants garçons et filles qui comprendront que le foyer appartient à tous.
Mieux communiquer, c’est mieux vivre.
Mieux vivre, c’est apaiser la maison.
Et une maison apaisée est un rempart contre la violence sous toutes ses formes.

Alors cette semaine… Orangez-vous.
Orangez-vous pour dire non aux coups.
Mais aussi pour dire non aux charges invisibles.
Non à la fatigue normalisée.
Non à la pression du «fais tout, sois tout, gère tout».
La Superwoman, on la laisse dans les films.
Dans la vraie vie, on retire la cape.
On respire.
On partage.
On se respecte.
Et on se rappelle que la première violence… c’est celle que l’on finit par trouver normale.