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Entretien avec Khaoula Assebab Benomar, cinéaste, écrivaine, journaliste et militante: «Relier les mondes et garder le sourire…»

© D.R

Art et engagement : Présente sur les terrains médiatique, artistique et citoyenne, Khaoula Assebab Benomar compose un parcours pluriel où la réflexion, l’engagement et la création se croisent. Dans cet entretien, elle revient sur sa manière de relier les mondes, de questionner la société à travers la création, et d’habiter l’espace public avec nuance. Un parcours qui met en avant une vision engagée.


ALM : Votre nom circule aujourd’hui dans les espaces culturels, médiatiques, politiques… Comment expliquer cette présence transversale ?
Khaoula Assebab Benomar : On peut l’expliquer par le besoin de penser la société comme un organisme vivant, pour la comprendre, il faut accepter de circuler. Passer d’un plateau télé à une table ronde artistique, d’un bureau institutionnel à un tournage, d’une présentation de livre à une formation de jeunes. Et considérer tout cela comme la même conversation. Des fois il faut juste savoir : Savoir écouter, connecter et garder un petit sourire, même quand tout le monde pense qu’un email pourrait remplacer la réunion. Être là où ça bouge, et parfois faire bouger là où rien ne bouge.

Votre expérience médiatique vous a formée à la prise de parole. Qu’avez-vous retenu de ces années ?
Cela m’a peut être permis de comprendre rapidement que parler fort n’a jamais garanti de dire quelque chose, encore moins d’être écoutée . Qu’il faut adopter une stratégie simple, analyser d’abord, répondre ensuite. Apprécier la souplesse mentale, réussir à dire en trois phrases ce que d’autres ont tendance à expliquer en douze minutes, tout en gardant un air détendu. Et surtout, être sincère et vrai. Il est aussi nécessaire de développer son instinct de survie pour naviguer entre les débats trop chargés en ego et trop pauvres en contenu.
Votre travail artistique est reconnu pour sa profondeur et son exigence. Comment l’art s’inscrit-il dans votre vision du monde ?
Il s’agit d’utiliser l’art comme laboratoire d’idées. Observer le Maroc et le monde, par le prisme des ombres, des mémoires, des silences. Faire du noir et blanc un terrain d’expérimentation visuelle et politique. L’art et la littérature permettent de poser des questions que la société esquive, autant en profiter. Et puis, un film, un livre, un spectacle, une installation ou tout autre œuvre, cela offre un avantage précieux c’est aussi un exercice de diplomatie.

Le cinéma semble être devenu un terrain central pour vous. Pourquoi ce médium en particulier ?
Peut-être parce que le cinéma est un terrain où tous les langages se rencontrent. Ça permet de raconter un pays avec précision, sans didactisme. Fédérer des équipes, orchestrer des sensibilités différentes, maintenir la vision malgré les discussions, parfois passionnées, sur une scène ou un plan. Le cinéma permet de créer des alliances durables. Et accessoirement de développer la patience, une qualité souvent sous-estimée.

Vous êtes très active dans l’espace public, notamment sur les questions de justice sociale, de réforme, de droits des femmes. Quelle est votre approche du politique ?
Mon approche c’est de prendre le politique comme un devoir plutôt qu’une carrière, voire un décor. Refuser les discours tout faits. Travailler la nuance même lorsqu’elle dérange. S’engager pour faire circuler les idées, pas pour accumuler les titres. Lire la société avec précision : ses lignes de tension, ses espoirs, ses manques. Et utiliser l’ironie comme outil de survie : indispensable lorsque l’on défend des positions progressistes dans des réunions où l’on pense encore que le futur peut attendre lundi prochain.

Comment concilier toutes ces sphères artistique, intellectuelle, institutionnelle, citoyenne, sans se perdre ?
En refusant de choisir. La pensée nourrit la création, la création nourrit le débat, le débat nourrit la société. Il s’agit de comprendre que tout est lié et de garder une colonne vertébrale : la justice, l’égalité, la mémoire, la dignité. Il y a aussi une discipline essentielle à pratiquer : savoir quand parler et quand laisser le silence faire le travail. Avec une dose de patience, un sens du timing et une capacité à sourire poliment lorsqu’on tente de vous expliquer ce que vous savez déjà depuis dix ans.

C’est quoi pour vous une bonne présence dans le paysage marocain actuel ?
A mon sens une bonne présence c’est incarner une génération qui refuse les compartiments. Relier les mondes, fluidifier les conversations, ramener la complexité là où l’on préfère parfois la facilité. Avancer sans s’imposer. Rayonner sans occuper. Construire des espaces, pas des trônes. Faire naître des projets collectifs, catalyser des énergies, rendre possible ce qui semblait improbable. Et, surtout, prouver que le sérieux n’est jamais incompatible avec l’humour, au contraire l’humour est parfois la preuve ultime de lucidité.

Que préparez-vous pour la suite ?
Relier. Créer. Penser. Mais surtout évoluer et agir. J’aime avancer discrètement. Les résultats parlent toujours mieux que les annonces.