EconomieUne

Hydrogène vert: Infrastructures, électricité et régulation, les grands défis à venir

© D.R

Rapport 
En décembre 2024, l’Autorité nationale de régulation de l’électricité (ANRE) voit son périmètre élargi. Jusqu’alors limitée à la régulation du secteur électrique, l’Autorité voit désormais son champ d’intervention s’étendre à d’autres secteurs stratégiques, dont celui de l’hydrogène.

Doté d’importantes ressources renouvelables, notamment solaires et éoliennes, d’une position géographique stratégique aux portes de l’Europe, d’un vaste territoire propice aux projets de grande envergure et d’un long littoral appuyé par des infrastructures portuaires développées, le Maroc capitalise également sur plus de quinze années d’expertise dans les énergies renouvelables pour s’engager résolument dans la construction d’une filière nationale de l’hydrogène vert.
Cette dynamique s’est renforcée en décembre 2024 avec l’élargissement des missions de l’Autorité nationale de régulation de l’électricité (ANRE). Jusqu’alors cantonnée à la régulation du secteur électrique, l’Autorité voit désormais son champ d’intervention s’étendre à d’autres secteurs stratégiques, dont celui de l’hydrogène.
« Dans la dynamique impulsée par les Hautes Instructions Royales, l’ANRE s’apprête à contribuer activement au développement de la filière de l’hydrogène au Maroc », souligne l’Autorité dans son rapport annuel 2024. Elle y affirme sa volonté d’adapter son cadre d’intervention, de renforcer ses capacités et d’engager les réformes nécessaires afin d’assurer efficacement son rôle de régulateur de ce secteur émergent. Soucieuse d’anticiper les évolutions du marché, l’ANRE indique suivre de près les développements économiques, réglementaires et technologiques liés à l’hydrogène, tant au niveau national qu’international.

Depuis 2023, l’Autorité préside par ailleurs la task force sur l’hydrogène vert au sein de Medreg, l’association des régulateurs méditerranéens de l’énergie. Une implication qui lui permet, selon le rapport, de rester à la pointe des débats internationaux, d’adopter les meilleures pratiques et d’enrichir sa réflexion sur les enjeux clés de cette filière en devenir.
Parmi les premiers défis identifiés figure l’impact du développement de l’hydrogène vert sur le système électrique. L’ANRE relève que l’augmentation de la demande en électricité est inévitable, en raison notamment de la forte consommation énergétique des électrolyseurs (en particulier ceux de grande capacité) nécessaires à la dissociation de l’eau en hydrogène et en oxygène. Cette demande est accentuée par les opérations de transformation, de stockage et de transport de l’hydrogène.

Dans les régions où l’eau douce est rare, la production d’hydrogène vert pourrait également nécessiter le recours au dessalement de l’eau de mer, un procédé énergivore qui accroît encore la pression sur le système électrique. « L’impact de cette demande accrue dépendra des modèles de production d’hydrogène vert retenus », précise l’Autorité.
À l’échelle internationale, plusieurs configurations sont à l’étude : des électrolyseurs off-grid, alimentés directement par des installations d’énergies renouvelables, avec ou sans stockage ; des électrolyseurs hybrides, combinant énergie renouvelable et raccordement au réseau pour garantir une alimentation continue ; ou encore des électrolyseurs entièrement connectés au réseau électrique, un modèle qui exige des mécanismes stricts de traçabilité et de certification afin d’assurer une production à faible empreinte carbone. Autant de choix technologiques qui auront, selon l’ANRE, des implications directes sur la planification et la régulation du système électrique.

Le rapport souligne également l’importance stratégique du choix de l’implantation des unités de production d’hydrogène vert, celui-ci conditionnant les besoins en infrastructures de transport, qu’il s’agisse de l’électricité ou de l’hydrogène. Deux options principales se dessinent : l’installation des unités à proximité des sites de production d’énergies renouvelables, impliquant le transport de l’hydrogène ou de ses dérivés vers les zones de consommation ou d’exportation, ou leur implantation dans des zones industrielles ou portuaires, proches des utilisateurs finaux et des canaux logistiques, nécessitant alors l’acheminement de l’électricité verte vers ces sites.

Autre enjeu majeur : le transport et le stockage de l’hydrogène, dont les caractéristiques diffèrent fondamentalement de celles de l’électricité. Contrairement à cette dernière, transportée exclusivement via des réseaux électriques, l’hydrogène peut être acheminé par pipelines, conteneurs cryogéniques ou navires spécialisés, selon qu’il est sous forme gazeuse, liquide, comprimée ou transformée en dérivés comme l’ammoniac. Le stockage varie lui aussi selon l’état physique ou chimique de l’hydrogène, complexifiant davantage les exigences en matière d’infrastructures. Cette diversité technique implique une pluralité d’acteurs et de modèles économiques. Selon les choix retenus, les activités de transport et de stockage peuvent relever soit d’un monopole, soit être ouvertes à la concurrence. Pour les segments à caractère monopolistique, une régulation s’impose afin de garantir un développement efficient des infrastructures et d’assurer des règles d’accès équitables, transparentes et non discriminatoires. Consciente de ces enjeux, l’ANRE explique qu’en tant que nouveau régulateur du secteur de l’énergie, elle entend mettre en place un cadre de régulation agile, rigoureux et fondé sur des critères technico-économiques. L’objectif serait d’accompagner le déploiement progressif des infrastructures, encadrer les modèles économiques et structurer durablement le marché afin de soutenir le développement d’une filière stratégique pour le Royaume.

Structuration du secteur
Au Maroc plusieurs étapes importantes ont été franchies pour le développement de la filière de l’hydrogène. En 2019, la commission nationale de l’hydrogène vert, chargée de piloter les études préalables et de superviser la mise en œuvre de la feuille de route nationale, a été créée. Elle a été suivie de la publication de la feuille de route nationale de l’hydrogène vert (janvier 2021), définissant une stratégie de développement progressif du marché intérieur et de renforcement des capacités d’exportation, en capitalisant sur les atouts compétitifs du Royaume. Trois mois plus tard, le Cluster GreenH2 Maroc a été lancé, réunissant industriels, chercheurs et institutions, avec pour missions principales de stimuler l’innovation, promouvoir la recherche et développement, appuyer les politiques publiques et renforcer les compétences techniques et technologiques nécessaires au développement de la filière. En novembre 2022, le coup d’envoi a été donné pour l’élaboration d’une «Offre Maroc» opérationnelle et incitative, couvrant l’ensemble de la chaîne de valeur de l’hydrogène vert, avec pour objectif de valoriser pleinement le potentiel du Royaume et de structurer des écosystèmes industriels compétitifs. Deux ans plus tard, la circulaire du Chef du gouvernement relative à la mise en œuvre de «l’Offre Maroc» a été publiée. «Ce document précise la gouvernance et l’organisation institutionnelle de la filière, les mécanismes d’accompagnement des investisseurs, ainsi que les modalités de coordination et de suivi des projets stratégiques», rappelle l’ANRE.