Calvaire
Dans le silence pesant d’une salle d’audience à la Cour d’appel à Rabat, un père de famille a été condamné à trente ans de réclusion pour agressions sexuelles sur ses deux filles mineures. Des témoignages glaçants. Les détails.
Ce jour du mois courant, l’ambiance à la salle d’audience à la chambre criminelle près la Cour d’appel à Rabat était lourde, chargée d’un silence «électrique» lorsque le président de la Cour venait d’appeler à la barre ce père de famille, polygame, âgé de cinquante-sept ans. Barbu, ses regards fuyaient les bancs aménagés pour l’assistance où ses quatre épouses, silhouettes voilées en noir, étaient assises avec leurs enfants. Personne n’a pu croire qu’il est accusé d’attentat à la pudeur sur ses deux filles mineures ayant entraîné la défloration de l’une d’elles.
Cette histoire a commencé bien loin de cette salle d’audience, loin de la ville de Rabat et même du pays. Elle a débuté au Soudan, où le mis en cause avait deux épouses avant de le quitter à cause de la guerre et retourner à son pays natal, il y a une année et demie. C’est là-bas que cette fille de quatorze ans gardait un secret qui la rongeait de l’intérieur. Son père qui a vu le jour à Fès, l’homme censé être son rempart et soi-disant pieux était devenu son bourreau. Elle se souvenait avec une précision glaçante de ces jours étouffants où, seule dans la maison en terre, l’ombre familière se transformait en prédateur, le bruit de ses pas, l’odeur de sa sueur et la violence de ses mains arrachant le peu d’innocence qui lui restait. Elle se rappelait surtout la douleur qu’elle avait endurée la première fois et le silence assourdissant qui en avait suivi, puis les quatre autres fois. Elle avait appris à dissocier son esprit de son corps et à fixer une fissure au plafond pendant que son monde s’écroulait. Elle avait même, dans un réflexe de survie, essayé de protéger sa jeune sœur, née d’une autre mère.
En arrivant au Maroc, il s’est installé à Salé avec l’une de ses épouses, une Marocaine qui était en sa compagnie au Soudan avant qu’elle retourne, une année plus tôt que lui, au Maroc. Et la fille a décidé de mettre fin à sa souffrance, de briser le silence, même si le monde devait s’écrouler. Bref, elle a déposé plainte. Les mots, d’abord hésitants, puis plus fermes, ont décrit l’indicible. La police judiciaire a écouté et a enregistré les paroles de la fille dans un procès-verbal. Puis est venu le tour de l’audition de sa sœur. Plus jeune, aussi tremblante, elle a confirmé les attouchements, les regards inappropriés et la peur constante. Son récit, moins brutal dans les faits mais tout aussi traumatisant, est venu renforcer celui de sa sœur, tissant une toile de témoignages inébranlables. L’expertise médicale ordonnée par le juge d’instruction est venue apposer le sceau froid de la science sur le récit chaud de la souffrance. Le rapport, implacable, a attesté de la défloration et des sévices. Face à cette évidence, l’homme, son père, n’a opposé qu’un mur. Il s’est défendu en accusant sa fille qui l’a dénoncé d’avoir monté ce coup pour le jeter derrière les barreaux une fois qu’il a décidé de la conduire chez une famille pour travailler comme domestique. Une réponse pour se blanchir, mais qui n’a pas convaincu le juge qui a trouvé une cohérence dans les récits des deux sœurs, encore adolescentes, appuyés par le rapport du médecin légiste qui confirme scientifiquement la thèse d’agression sexuelle contre les deux filles avec la défloration de l’une d’elles.
Après l’interrogatoire du mis en cause, l’audition de ses deux filles et ses quatre épouses, le réquisitoire du représentant du ministère public et de la plaidoirie de l’avocat de la défense, le verdict est tombé : trente ans de réclusion criminelle.









