Film
Pas de martiens belliqueux, pas d’empire galactique à renverser, pas d’apocalypse atomique. Juste un homme, une étoile qui s’éteint, une science à déployer avec les moyens du bord et une amitié improbable.
par Sébastien Chabau
En ce printemps 2026, tandis que la mission Artémis II propulse ses astronautes en orbite lunaire, réalisant sous nos yeux ce que des générations entières n’ont pu qu’imaginer, débarque sur nos écrans un film qui résonne avec une acuité toute particulière. Projet Dernière Chance (Project Hail Mary dans sa version originale) : Notons que la traduction est particulièrement mauvaise, puisque «Hail Mary» est d’abord une prière, le «Je vous salue Marie», celle de l’ultime recours, murmurée quand tout semble irrémédiablement perdu. Et le personnage principal, par une coïncidence trop belle pour en être une, s’appelle Ryland Grace, plein de grâce. La presse francophone, pudiquement laïque dans ses réflexes de traduction, a préféré effacer cette résonnance spirituelle au profit d’un titre plus fonctionnel. L’esprit demeure, même si la lettre a disparu.
Un homme seul, une étoile mourante, et l’écho d’Artémis
L’histoire commence dans le noir absolu. Un homme se réveille sans souvenir, sans repère, à des années-lumière de tout ce qu’il a connu. Professeur de biologie reconverti en dernier espoir de l’humanité, Ryland Grace, avec une barbe revêche, se retrouve à bord d’un vaisseau parti résoudre l’énigme la plus urgente de l’histoire : comprendre pourquoi notre Soleil s’éteint lentement, et trouver comment l’en empêcher. Tandis que les astronautes d’Artémis II contemplent en ce moment même la surface lunaire depuis leur capsule, Grace, lui, dérive bien plus loin encore, aux confins d’un autre système solaire. Le parallèle s’impose avec une force rare : d’un côté, la vraie grande aventure humaine qui se joue au-dessus de nos têtes ; de l’autre, sa version romanesque et sublime projetée sur grand écran.
Un genre à part entière, de HAL 9000 à Rocky
Le cinéma entretient avec l’espace une liaison tumultueuse et éblouissante. Tout commence, ou presque, avec Kubrick qui, en 1968, fracture l’horizon du possible avec 2001 : L’Odyssée de l’espace. HAL 9000, cette intelligence artificielle au regard rouge et à la voix douce et implacable, demeure l’un des personnages les plus glaçants de toute l’histoire du cinéma, d’une prescience vertigineuse à l’heure où les IA colonisent nos existences. Kubrick avait compris que l’espace n’était pas un simple décor : c’était un miroir tendu à l’humanité. Vinrent ensuite Seul sur Mars de Ridley Scott, où Matt Damon cultivait des pommes de terre sur la planète rouge avec un entêtement presque comique, puis Ad Astra de James Gray, contemplation mélancolique aux confins du système solaire, et plus récemment Mickey 17 de Bong Joon-ho, sombre et décapant, qui interroge ce que nous sommes prêts à sacrifier au nom de la colonisation.
Ces œuvres forment un genre à part entière, ni la science-fiction des superhéros, ni le space opera guerrier, mais une science-fiction de l’intime, où l’immensité cosmique sert d’écrin à la fragilité d’un être humain seul face à l’inconnu. Projet Dernière Chance s’inscrit clairement dans cette lignée tout en la renouvelant de manière éclatante. Pas de martiens belliqueux, pas d’empire galactique à renverser, pas d’apocalypse atomique. Juste un homme, une étoile qui s’éteint, une science à déployer avec les moyens du bord et une amitié improbable.
Une expérience sensorielle : Le grand écran s’impose
Ce film, il faut le voir en salle. Oui, comme Interstellar ! C’est une certitude qui s’impose dès les premières images. Le directeur de la photographie australien Greig Fraser, oscarisé pour Dune II, signe des tableaux cosmiques d’une beauté à couper le souffle. L’espace n’y est jamais hostile pour le simple plaisir de l’être: il est vaste, silencieux, d’une sérénité presque mystique. Les nébuleuses et les étoiles lointaines atteignent une crédibilité astrophysique rare, fruit d’une collaboration poussée avec des scientifiques et la NASA elle-même. Couplée à un son Dolby Atmos qui enveloppe littéralement le spectateur dans le silence assourdissant du vide intersidéral, l’expérience cinématographique relève presque du vertige. Se priver de cette dimension sensorielle au profit d’un petit écran domestique (ou pire de votre écran de smartphone) serait tout simplement passer à côté de l’essentiel.
Ryan Gosling : Le rôle de sa vie
A chaque nouveau rôle, chaque journaliste remarque le brio de Gosling qui atteint «le rôle de sa vie». Avec Projet Dernière Chance, la formule prend une résonance presque littérale. Gosling est l’un de ces acteurs caméléons dont la filmographie ressemble à une suite de métamorphoses fascinantes : l’avocat ambitieux et calculateur de La Faille (2007), le chauffeur mutique et magnétique de Drive (2011), le pianiste romantique et nostalgique de La La Land (2016), l’androïde à l’humanité douloureuse de Blade Runner 2049 (2017), et même le Ken existentiellement perdu dans le film Barbie (2023). À chaque fois, il habite le personnage de l’intérieur, sans jamais forcer, sans jamais en faire trop.
Ryland Grace est peut-être la synthèse lumineuse de tout cela. Ce professeur-astronaute débrouillard tient du croisement savoureux entre MacGyver, capable de résoudre les problèmes les plus invraisemblables avec les moyens du bord, John Keating, ce professeur inoubliable du Cercle des Poètes Disparus qui croyait en ses élèves comme le poète croit aux étoiles, et Major Tom, ce cosmonaute de Bowie perdu dans l’immensité et qui, pourtant, ne renonce jamais.
Gosling porte ce rôle avec une légèreté et une profondeur simultanées qui confinent au tour de force. Il est presque seul à l’écran pendant plus de deux heures qui s’écoulent comme une poignée de secondes portée par son humour fragile, sa curiosité désarmante, son humanité à fleur de peau.
James Ortiz : Donner une âme à l’invisible
Révéler sans divulgâcher : Ryland Grace n’est pas tout à fait seul. Rocky, avec la voix du comédien James Ortiz, est un acolyte atypique pour notre héros. La relation qui se noue entre ces deux êtres improbables est peut-être la plus belle histoire d’amitié vue sur un grand écran depuis longtemps. Ortiz réussit l’exploit de rendre palpable, à travers des inflexions sonores entièrement construites de toutes pièces, une présence affective et une personnalité d’une richesse stupéfiante. Rocky n’est pas un gadget narratif ni une curiosité visuelle : c’est un vrai personnage, avec ses peurs, sa générosité, son intelligence, son humour. L’alchimie entre les deux est tellement convaincante qu’elle incarne magnifiquement la maxime de Montaigne : «Parce que c’était lui, parce que c’était moi. » Les réflexions philosophiques émergeront nécessairement avec ce film : qu’est- ce qu’un ami ? Qu’est-ce que la dévotion ? Et le fameux triptyque : qui suis-je ? D’où je viens ? Où je vais ?
Une musique sidérale
Rassurez-vous, le film n’est pas un cours de philo ! C’est une oeuvre cinématographique à part entière. Outre la qualité picturale dans un noir sidéral, la partition musicale mérite une mention. Sans jamais écraser l’image ni souligner lourdement les émotions, la musique accompagne l’aventure avec une élégance maîtrisée, oscillant entre le grandiose et l’intime, entre la vastitude cosmique et une tendresse presque enfantine. Certains thèmes s’insinuent durablement en vous, longtemps après avoir quitté la salle obscure, comme la mélodie persistante d’un rêve dont on ne veut surtout pas se réveiller. Le compositeur britannique Daniel Pemberton n’est pas à son coup d’essai. Les mélomanes reconnaîtront sa patte, son style éclectique, mélangeant orchestre, électronique et expérimentations sonores pour des films comme Birds of Prey, Enola Holmes, et The Bad Guys.
Et si ce film donnait envie de faire des maths ?
Une fois n’est pas coutume, soulignons la qualité pédagogique de ce film. Ryland Grace n’est pas un héros parce qu’il arbore un costume impressionnant ou dispose de super-pouvoirs (au contraire, il est maladroit, il doute, il traine). Il est un héros parce qu’il réfléchit. Parce qu’il observe. Parce qu’il formule des hypothèses, les teste, se trompe, recommence. La science, dans ce film, n’est jamais une série d’équations abstraites griffonnées sur un tableau noir : c’est un langage vivant pour dialoguer avec l’inconnu, un outil pour résoudre des problèmes concrets quand tout semble perdu.
En ces jours où la mission Artémis II redonne au rêve spatial une actualité brûlante, Projet Dernière Chance nous rappelle que les étoiles n’appartiennent pas seulement aux ingénieurs sélectionnés parmi des milliers. Elles appartiennent à tous ceux qui lèvent les yeux et qui osent poser la question et si c’était moi?
Comme le disait l’astrophysicien Carl Sagan avec cette élégance qui lui était propre : «Quelque part, quelque chose d’incroyable attend d’être connu. » Ryland Grace, lui, a eu l’audace d’aller le chercher. Ce film donne furieusement envie d’en faire autant.










