Tragicomédie
Un couple parfait, à quelques jours du mariage. Une soirée, un peu d’alcool, et une confidence. Pas une infidélité. Pas une trahison. Mais une idée, un désir jamais réalisé… qui va tout faire vaciller.
par Sébastien Chabaud
L’algorithme de Hinge, ou de tout autre application de rencontres, ne pouvait rêver meilleure alliance.
Lui, conservateur de musée à Boston, élégant, cultivé. Elle, directrice littéraire, incarne ce type de femme dont le charme tient moins à l’évidence qu’à la profondeur. Ils se sont trouvés, aimés, et les voilà à quelques jours de se promettre une vie entière. Tout paraît aller de soi. Jusqu’à ce qu’une soirée trop arrosée fasse tomber un masque.
Une confidence surgit, inopinée, presque innocente dans sa formulation, et qui va pourtant faire basculer l’équilibre de ce couple sans faille. Une révélation détonante presque violente.
Un couple au sommet de son art
Pour incarner ce duo sur le fil, Kristoffer Borgli a réuni deux des acteurs les plus fascinants de leur génération. Robert Pattinson confirme ici ce que ses partisans pressentaient depuis longtemps : il est l’un des rares comédiens capables de jouer le désarroi sans le singer. Sous la direction de Borgli, la perplexité succède à la tendresse, le doute à la perplexité. Une progression d’une subtilité redoutable. Cette façon de laisser le trouble intérieur remonter à la surface sans jamais forcer la note peut faire penser au talent de Montgomery Clift, cet acteur américain admiré par Marilyn Monroe.
Face à lui, Zendaya joue sur un registre tout aussi exigeant mais plus opaque. Son personnage est celui autour duquel tout gravite, sans jamais se laisser saisir. Elle maintient cette zone d’ombre avec une maîtrise admirable. Emma n’est ni rendue sympathique à tout prix, ni vraiment condamnée. Elle existe dans toute sa complexité, et c’est précisément cela qui rend le film atypique parce que dérangeant. Leur alchimie est indéniable, fruit de semaines de répétitions où le scénario s’est affiné au contact de leurs sensibilités respectives. Deux acteurs qui se sont réellement écoutés, et cela s’entend.
Le mariage comme théâtre des illusions perdues
The Drama s’inscrit dans une longue tradition du récit conjugal au cinéma, mais s’en distingue sur un point essentiel. Les films de mariage raté les plus mémorables procèdent généralement d’un révélateur extérieur. Chez Borgli, le détonateur est radicalement différent. Il ne s’agit pas de ce que l’un a fait à l’autre, mais de ce qu’il a un jour été capable d’envisager. La violence est intérieure, passée, presque abstraite. Faut-il condamner ce qui n’a jamais eu lieu ? Charlie ne sait pas quoi faire de cette information. Là réside toute la cruauté du film : il n’existe pas de protocole émotionnel pour l’inavouable hypothétique.
Michael Haneke, dont les films ont servi de références préparatoires à l’équipe, est sans doute le cinéaste qui a le plus systématiquement disséqué la violence souterraine des couples. Dans Caché (2005), un passé refoulé revient contaminer un présent supposément serein. Dans La Pianiste (2001), l’explosion du secret brise tout sur son passage. La comédie de remariage classique repose sur la réconciliation finale après malentendu. Mais ce film n’est pas une comédie mais plutôt une tragicomédie. Borgli détourne cette structure en substituant au malentendu quelque chose d’irréductiblement ambigu, que la bonne volonté ne peut pas simplement résoudre.
Un film trop sage dans son audace
The Drama n’est pas sans failles. La démonstration, aussi rigoureuse soit-elle, peut sembler parfois trop mécanique et froide. Borgli tient à son architecture au point d’y sacrifier par moments la spontanéité des personnages. Certaines séquences du dernier tiers traînent vraiment en longueur. Cela semble paradoxal puisque les personnages secondaires, comme les témoins et la famille, restent fades, sans relief. Enfin, l’effet boule-de- neige n’est pas assez mis en scène au moment du discours du marié : dans la vraie vie, les assiettes auraient volé !
Mais ces réserves s’effacent devant l’essentiel. The Drama fait exactement ce que le meilleur cinéma est censé faire : provoquer un rire franc, nerveux, parfois gêné, voire jaune.
Et puis, longtemps après la salle, le film continue de travailler en silence, comme une conversation intérieure qui peine à finir. Ce n’est pas rien pour un film qui commence comme une comédie de mariage et finit comme un traité sur l’étrangeté irréductible de l’être aimé. Alors, faut-il tout se dire ?










