Ce que les chiffres ne disent pas
Insertion économique : Entrepreneuriat et école de la 2° chance.
Il y a des matins à Tanger où la lumière arrive doucement sur la ville, glisse sur les hauteurs de la médina, et finit sa course sur une rangée de vélos alignés comme une promesse. Lahcen est déjà là. Il vérifie les selles, gonfle les pneus, nettoie les casques et salue ses collègues. Il y a dans ses gestes ce mélange rare de l’homme qui fait exactement ce qu’il devait faire, et qui le sait.
Pourtant, personne n’aurait parié sur lui il y a quelques années. Lui le premier. Lahcen est de ceux qui ont la passion chevillée au corps. Celle qui fait qu’on se lève aux aurores, qu’on connaît chaque rue d’une ville par sa pente et son revêtement, qu’on peut conseiller un circuit différent selon l’âge, l’humeur ou le niveau de chacun.
Le vélo, c’est son langage depuis l’enfance. Il ne l’a jamais abandonné. Aujourd’hui, à la tête d’une entreprise qui emploie 25 jeunes entre Rabat et Tanger, Lahcen a transformé cette passion en quelque chose de concret, de vivant, de pérenne.
Ses clients ? Des jeunes qui veulent voir la ville autrement. Des familles qui cherchent une balade avec du sens. Des touristes qui préfèrent sentir le vent et la médina dans le même souffle. Lahcen et son équipe ont toujours le bon circuit sous la main, le caché, l’inattendu, l’insolite.
Lahcen voit grand. Très grand. « Je veux ouvrir dans toutes les villes du Royaume », dit-il sans ciller. Mais avant de voir grand, il y a eu des années à ne rien voir du tout. Lahcen a quitté l’école en deuxième année de collège. Il dit ça simplement, sans chercher à embellir ni à minimiser. « Je n’ai pas écouté mes parents. C’est aujourd’hui mon seul regret. » Une phrase courte, qui porte beaucoup. Le genre de regret qui ne ronge plus vraiment, mais qui est là, comme une cicatrice qu’on accepte.
Après la sortie de l’école, il y a eu des années d’errance. Ce mot, il l’utilise lui-même. Des années à ne pas savoir quoi faire de son temps. À perdre le fil de l’avenir, à ne plus se projeter. On connaît cette géographie-là, elle est familière à beaucoup de jeunes au Maroc, ceux que les chiffres appellent les «NEET ». Le vélo restait. La passion restait. Mais une passion sans direction, sans cadre, sans outil pour en faire quelque chose, c’est une énergie qui tourne à vide.

Le hasard, parfois, mérite qu’on lui fasse confiance. Et c’est par hasard que Lahcen est tombé sur une École de la Deuxième Chance. Un ami, un bouche-à-oreille, il ne s’en souvient plus très bien. Ce dont il se souvient, c’est de ce qu’il a ressenti en poussant la porte : ce lieu était fait pour lui. C’était exactement ce dont il avait besoin. Une deuxième chance. Deux mots qui peuvent sembler ordinaires, mais qui, dans la bouche de quelqu’un qui pensait avoir raté la première, sonnent comme une réouverture du monde.
La formation l’a embarqué dans un territoire inconnu : l’entrepreneuriat, les soft skills, la gestion de projet. Mais surtout, et c’est là que tout a basculé, des séances coaching qui lui ont permis de « reprendre confiance en lui ». Pas de retrouver confiance. De la reprendre. Comme on reprend quelque chose qui nous appartient et qu’on avait laissé tomber par inadvertance. À la fin de sa formation, la question du secteur ne s’est pas posée longtemps. Le vélo, évidemment. Sa passion d’abord, son projet ensuite. Il voulait la partager avec le plus grand nombre. Alors il s’est lancé.
Aujourd’hui, dans ses deux agences de Rabat et de Tanger, 25 jeunes travaillent. 25 noms, 25 histoires qui commencent avec un vélo à vérifier et un client à accueillir.
Lahcen aime les présenter, ces jeunes. Il parle d’eux avec une fierté de patron qui ressemble un peu à une fierté de grand frère. Il a construit une équipe, une culture, un état d’esprit. Sur les réseaux sociaux, sa communauté dépasse les 60.000 abonnés, des gens qui suivent les circuits, les conseils, les photos vues depuis un guidon.
S’il y a une chose qu’il répète, à qui veut l’entendre, c’est celle-ci : « Le Maroc est une terre d’opportunités. Tout le monde peut se lancer. Il existe des programmes de soutien pour tous types et tailles de projets. Il suffit de croire en soi et de se lancer. »
On pourrait trouver ça naïf. On aurait tort. Ce n’est pas de la naïveté, c’est de la conviction. Celle de quelqu’un qui a vérifié la formule sur lui-même, et qui en connaît le résultat.
Les Écoles de la Deuxième Chance ne font pas beaucoup de bruit. Elles travaillent dans l’ombre, loin des inaugurations et des discours. Lancées dans le cadre des politiques publiques de lutte contre le décrochage scolaire et l’exclusion des jeunes, elles accueillent des profils que le système classique a laissés sur le bord du chemin, sans diplôme, sans perspectives, souvent sans confiance. La formation y est hybride : compétences techniques, formation à différents métiers, soft skills, coaching, accompagnement à la création d’activité ou à l’insertion professionnelle.
Au Maroc, le décrochage scolaire concerne encore des milliers de jeunes chaque année. Derrière ce chiffre abstrait, des Lahcen en puissance, des passions sans cadre, des énergies sans direction. Les Écoles de la Deuxième Chance ne peuvent pas tout. Elles ne touchent qu’une fraction de ceux qui en auraient besoin. Le maillage territorial reste insuffisant, les ressources limitées, la notoriété encore trop faible.
Mais pour ceux qu’elles atteignent, elles changent tout. 25 emplois créés, 60.000 abonnés, deux villes, une ambition nationale : voilà ce qu’une deuxième chance peut produire, quand elle est bien construite et bien saisie.
Ce matin-là, à Tanger, un groupe de touristes s’apprête à enfourcher leurs vélos. Lahcen leur explique le circuit. Il leur dit d’aller doucement dans les passages étroits et de ne pas hésiter à s’arrêter, devant les magnifiques portes de l’ancienne médina… C’est peut-être là tout le secret… Lahcen s’est arrêté devant une porte qu’on avait entrouverte pour lui. Il n’a pas demandé si c’était le bon moment. Il n’a pas attendu d’être prêt. Il a pris son vélo, comme toujours. Et il a pédalé.










