«On croyait inclure quelques enfants. En réalité, on fait grandir toute une génération.»
Ce qu’une classe apprend à toute une école : L’inclusion scolaire ne commence pas dans un texte de loi. Elle commence lorsqu’un enfant en situation de handicap emprunte le même chemin, franchit la même porte et partage la même classe que les autres élèves de son quartier.
Le matin, dans une rue de Meknès, il y a un garçon qui marche vers le collège. Le même trajet que ses voisins. Le même cartable un peu trop lourd, la même cour qui l’attend, les mêmes copains qui crient son prénom de loin. Rien, dans cette scène, ne devrait étonner. Et pourtant, il fut un temps, pas si lointain, où ce simple chemin vers l’école du quartier relevait presque du miracle.
Ce garçon s’appelle Anass. Il a quatorze ans. Anass est porteur du syndrome de Down, la trisomie 21. Un chromosome en plus. Un petit truc en plus, comme dirait le désormais célèbre film. Et longtemps, dans notre pays comme dans beaucoup d’autres, ce chromosome supplémentaire s’est traduit par une soustraction cruelle : des droits en moins.
Mais avant d’être un diagnostic, Anass est un enfant. Un enfant qui aime aller à l’école, qui aime dessiner, monter des projets avec son enseignante, participer aux activités, lever la main. Exactement comme tous les autres enfants.
Il faut imaginer ce qu’était la vie, hier encore, des familles comme celle d’Anass. Avoir un enfant en situation de handicap, c’est un parcours du combattant. Chercher un établissement qui accepte de l’accueillir. Le trouver parfois à l’autre bout de la ville, parfois à des dizaines de kilomètres. Payer, souvent, faute de gratuité. Se saigner pour offrir à son enfant ce qui devrait aller de soi : une place à l’école.
Derrière chaque enfant non scolarisé, il y avait des parents épuisés, et une question qui restait sans réponse digne : pourquoi le mien n’a-t-il pas le droit d’apprendre comme les autres ?
Car l’inclusion ne commence pas dans un texte de loi. Elle commence là, très concrètement : avoir les mêmes droits, faire le même trajet, franchir la même porte que le voisin de palier.
Aujourd’hui, Anass est scolarisé dans un collège pionnier de Meknès. Un établissement qui a ouvert une classe inclusive, avec une enseignante spécialement formée pour accompagner et instruire des enfants en situation de handicap, chacun selon ses besoins, à son rythme, sans renoncer à l’exigence.
L’idée est simple et révolutionnaire à la fois : ces enfants n’ont pas à aller ailleurs. C’est l’école du quartier qui s’ouvre à eux. La même cour, les mêmes couloirs, les mêmes camarades.
Cette classe inclusive ne change pas seulement la vie d’Anass et de ses camarades. Elle change celle de tout le collège. Les autres élèves, en côtoyant la différence chaque jour, apprennent quelque chose qu’aucun manuel n’enseigne : le respect, l’acceptation, le vivre-ensemble, l’ouverture à l’autre.
On croyait inclure quelques enfants. En réalité, on fait grandir toute une génération. Anass apprend à lire et à compter ; ses camarades, eux, apprennent à regarder un enfant sans le réduire à ce qui le distingue. Difficile de dire qui reçoit le plus.
L’inclusion scolaire n’est pas une faveur qu’on accorde. C’est un choix de société, une responsabilité collective : décider qu’aucun enfant ne sera laissé sur le bord du chemin. Parce qu’une société qui met une partie de ses enfants à la marge prépare ses propres fractures.
Anass est l’un des 64.750 élèves en situation de handicap scolarisés au Maroc en 2024-2025. Un nombre qui ne dit rien tant qu’on ne le replace pas dans son élan : les établissements inclusifs sont passés de 3.012 en 2021-2022 à 7.416 en 2024-2025. Plus du double en trois ans.
Derrière ces deux chiffres, une mécanique en marche : 1.647 salles de ressources et de réadaptation créées, plus de 6.000 établissements équipés pour l’accessibilité, 50.600 personnels formés à l’éducation inclusive, et des modalités d’examen adaptées pour 36.167 élèves, parce que l’égalité des chances se joue aussi le jour de l’épreuve. Sans oublier les 416 associations soutenues, qui encadrent chaque année près de 28.000 enfants.
Mais soyons honnêtes : 64.750 enfants scolarisés, c’est immense et c’est insuffisant à la fois. Il reste des classes à ouvrir, des enseignants à former, des familles qui attendent encore leur tour, des regards à faire changer. Le réseau s’élargit, il doit continuer de s’élargir, longtemps, jusqu’à ce que l’appellation « établissement inclusif » disparaisse, faute d’avoir encore un sens. Le jour où toutes les écoles seront inclusives ce sera simplement normal.











