EditorialUne

La fin d’une anomalie

© D.R

Certains changements paraissent aujourd’hui tellement évidents qu’on en oublie presque à quel point ils semblaient impossibles il y a encore quelques années.

À la lecture du premier rapport d’activité de l’Agence nationale du soutien social, au titre de l’année 2025, c’est précisément ce sentiment qui domine (lire l’article en pages 4 à 6). Celui d’assister à l’aboutissement d’une réforme que beaucoup jugeaient nécessaire depuis longtemps mais que personne n’était réellement parvenu à concrétiser.
Pendant plus de trois décennies, la question de la Caisse de compensation revenait régulièrement dans le débat public. À chaque flambée des cours internationaux du pétrole, du gaz ou de certaines matières premières, le même scénario se répétait. L’État mobilisait des milliards supplémentaires pour amortir les chocs et préserver le pouvoir d’achat. Mais derrière cet effort budgétaire considérable subsistait une faiblesse connue de tous : parce qu’elles étaient «aveugles», une grande partie des subventions distribuées indistinctement ne profitait pas prioritairement aux ménages qui en avaient le plus besoin.
L’anomalie était identifiée, diagnostiquée. Les rapports la décrivaient. Les experts la commentaient. Les gouvernements successifs y réfléchissaient. Pourtant, la réforme restait bloquée. Socialement sensible. Techniquement complexe. Pour certains aussi politiquement risquée.
Aujourd’hui, le paysage a profondément changé.
Le soutien social ne repose plus principalement sur un mécanisme de subvention généralisée mais sur un système construit autour de l’identification des ménages, du ciblage des bénéficiaires et du versement direct des aides. Derrière cette évolution se cache en réalité une transformation majeure de l’action publique. Car ce qui paraissait théoriquement simple – aider directement ceux qui en ont besoin- supposait au préalable de bâtir toute une architecture institutionnelle, administrative et numérique capable d’identifier, de vérifier, d’actualiser et de suivre des millions de situations individuelles.
Les chiffres présentés par l’Agence nationale du soutien social témoignent de l’ampleur de cette mutation. En l’espace de quelques années seulement, le Maroc est passé d’un système où l’essentiel du soutien transitait par les prix à un dispositif où l’aide est de plus en plus orientée vers les personnes.
Et la portée de cette réforme dépasse largement la seule question budgétaire. Elle touche à la philosophie même de l’État social. Car la solidarité nationale n’est pleinement efficace que lorsqu’elle parvient réellement à atteindre ceux auxquels elle est destinée.

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