Chroniques

Quand les vacances deviennent une leçon d’histoire, d’identité et d’avenir

Dr Imane Kendili | Psychiatre et auteure.

Université à ciel ouvert
Dans un monde globalisé où les repères deviennent parfois fragiles, connaître son pays est une force. Cela permet aux enfants de comprendre d’où ils viennent avant de décider où ils veulent aller.

Chaque été, des milliers de familles marocaines rêvent d’ailleurs. Les réseaux sociaux regorgent d’images de plages lointaines, de capitales européennes ou de destinations exotiques. Pourtant, à quelques heures de route seulement, le Maroc offre une diversité géographique, culturelle et historique que peu de pays au monde peuvent revendiquer. Voyager à l’intérieur du Royaume n’est pas un repli sur soi. C’est un acte de découverte, un investissement dans l’économie nationale et, surtout, une formidable école d’identité pour les nouvelles générations.
L’été est sans doute la saison où le Maroc se révèle dans toute sa splendeur. Des plages de Saïdia aux falaises de Legzira, des cèdres du Moyen Atlas aux dunes de Merzouga, des ruelles de Fès aux horizons de Dakhla, le Royaume ressemble à un continent miniature. Pourtant, paradoxalement, de nombreux Marocains connaissent parfois mieux certaines villes étrangères que les trésors de leur propre pays.

Cette réalité mérite d’être interrogée.
Pourquoi considère-t-on encore souvent que les « vraies vacances » commencent dès que l’on franchit une frontière ? Pourquoi l’idée du voyage reste-t-elle associée à l’étranger alors que tant de régions marocaines demeurent inconnues pour une grande partie de la population ?
La question n’est pas de s’opposer aux voyages à l’international. Découvrir le monde est une richesse. Mais il est difficile de comprendre le monde lorsque l’on ignore encore son propre pays.
Un enfant qui visite Volubilis comprend que le Maroc est l’héritier de plusieurs civilisations. Celui qui découvre les médinas de Fès ou de Tétouan mesure la profondeur d’un patrimoine plusieurs fois centenaire. Celui qui traverse le Rif, le Souss, le Sahara ou le Haut Atlas découvre que l’identité marocaine n’est pas uniforme mais plurielle, nourrie d’influences amazighes, arabes, hassanies, andalouses, africaines et méditerranéennes.
Aucune salle de classe ne peut remplacer cette expérience.
Les vacances constituent ainsi une véritable université à ciel ouvert. Elles permettent aux parents de transmettre à leurs enfants une mémoire collective, des récits familiaux et une connaissance concrète du territoire national. Car l’identité ne se construit pas uniquement dans les livres. Elle se construit aussi dans les paysages, les rencontres, les accents, les traditions culinaires et les monuments que l’on découvre ensemble.

Cette dimension culturelle rejoint d’ailleurs un enjeu économique majeur.
Le tourisme n’est plus un secteur secondaire au Maroc. Il est devenu l’un des moteurs de la croissance nationale. Le Royaume a accueilli près de 20 millions de visiteurs en 2025, un record historique qui confirme sa place parmi les grandes destinations touristiques mondiales. Les recettes touristiques ont atteint 138 milliards de dirhams, un niveau jamais enregistré auparavant.
Mais derrière ces chiffres spectaculaires se cache une autre réalité souvent moins médiatisée : le tourisme intérieur constitue lui aussi un pilier stratégique.
Selon les données communiquées par le ministère du tourisme, les voyageurs marocains ont généré environ 8,5 millions de nuitées dans les établissements classés en 2024, soit près de 30% du total national. Autrement dit, les Marocains ne sont pas seulement des habitants du territoire. Ils en sont également les premiers clients, les premiers ambassadeurs et les premiers investisseurs.
Lorsqu’une famille passe quelques jours à Al Hoceïma, à Ouarzazate, à Ifrane ou à Tafraout, elle soutient directement des hôtels, des maisons d’hôtes, des restaurants, des guides touristiques, des artisans, des coopératives et des transporteurs. Chaque dirham dépensé circule dans l’économie locale, crée des emplois et participe à la vitalité des territoires.

Cette logique est au cœur de la feuille de route touristique 2023-2026 mise en œuvre par le gouvernement. Celle-ci vise non seulement à renforcer l’attractivité internationale du Maroc, mais aussi à développer davantage le tourisme national grâce à des produits adaptés aux familles marocaines, à l’amélioration de la connectivité intérieure et à la valorisation des destinations régionales.
Deux filières spécifiques – «Bord de mer» et «Nature & Découverte» – ont notamment été conçues pour répondre aux attentes du marché domestique. L’ambition est claire : faire du tourisme une activité accessible tout au long de l’année et non plus uniquement pendant quelques semaines estivales.
Cette vision est particulièrement pertinente dans un pays où chaque région possède une identité propre. Le Maroc n’est pas seulement Marrakech ou Agadir. Il est aussi les kasbahs du Sud-Est, les oasis du Drâa, les montagnes du Rif, les vallées de l’Atlas, les lagunes atlantiques, les villages amazighs et les cités impériales.

En parcourant ces territoires, les familles marocaines construisent quelque chose de plus précieux qu’un simple album de vacances: elles créent un sentiment d’appartenance.
Dans un monde globalisé où les repères deviennent parfois fragiles, connaître son pays est une force. Cela permet aux enfants de comprendre d’où ils viennent avant de décider où ils veulent aller. Cela nourrit leur confiance, leur curiosité et leur attachement à une histoire commune.
Le Maroc prépare aujourd’hui de grands rendez-vous internationaux et nourrit l’ambition d’accueillir 26 millions de touristes à l’horizon 2030. Cette stratégie repose sur des infrastructures modernes, une offre touristique diversifiée et une vision de long terme. Mais le succès durable du tourisme marocain ne dépendra pas uniquement des visiteurs venus d’ailleurs. Il dépendra aussi de la capacité des Marocains à redécouvrir leur propre pays.
Car au fond, voyager au Maroc n’est pas seulement une manière de passer l’été. C’est une façon de transmettre un héritage, de soutenir une économie et de renforcer un lien national.
Et si les plus beaux souvenirs de vacances n’étaient pas forcément ceux que l’on rapporte de l’étranger, mais ceux que l’on construit sur les routes de son propre pays?Cet été, le plus grand voyage est peut-être celui qui nous rapproche de nous-mêmes.

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