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Ce que révèlent les comptes régionaux du HCP entre 2020 et 2024. Les locomotives restent les mêmes, mais de nouvelles régions montent en puissance
Comptes régionaux Le Maroc n’est pas en train de changer de carte économique mais d’épaissir progressivement cette carte. Les grands pôles historiques demeurent dominants, mais de nouveaux centres régionaux gagnent en densité économique. La transition ne se traduit pas encore par un basculement spectaculaire des équilibres territoriaux, mais par une montée en puissance graduelle de plusieurs régions qui commencent à constituer un deuxième cercle de croissance.
Derrière le retour de la croissance, les comptes régionaux racontent une autre histoire : celle d’un pays qui s’enrichit plus vite qu’il ne redistribue sa richesse. Mais aussi celle de nouveaux pôles qui commencent, discrètement, à prendre de l’épaisseur.
On aurait pu penser que quatre années suffiraient à changer profondément la carte économique du Maroc. Après tout, entre 2020 et 2024, le pays est passé par une sortie de crise, une reprise vigoureuse, une accélération industrielle sans précédent, des réformes lourdes mises en marche et qui commencent à produire leurs effets, des dizaines de milliards de dirhams investis dans les infrastructures, les ports, les zones industrielles, les énergies renouvelables ou encore les chantiers liés à la CAN et au Mondial 2030. Vu du terrain, le Maroc semble avoir changé de visage.
Les comptes régionaux publiés par le Haut-Commissariat au Plan racontent pourtant une histoire un peu différente. Pas contradictoire. Plus subtile.
Premier constat : le Maroc crée beaucoup plus de richesse qu’il y a quatre ans. Deuxième constat : cette richesse continue d’être produite presque aux mêmes endroits. Voilà, sans doute, le principal enseignement de la comparaison entre 2020 et 2024.
Le PIB national est passé de 1.152 milliards de dirhams en 2020 à 1.615 milliards en 2024. En quatre ans, près de 462 milliards de dirhams de richesse supplémentaire ont été créés. C’est considérable. Pourtant, lorsqu’on regarde où cette richesse est produite, la photographie a finalement peu changé.
Casablanca-Settat continue, à elle seule, de générer pratiquement un dirham sur trois de toute la richesse créée au Maroc. Sa part dans le PIB national passe de 32,2% à 32,3%. Autrement dit, elle n’a pratiquement pas bougé.
Même constat pour Rabat-Salé-Kénitra. La région représentait 15,9% du PIB en 2020. Elle en représente encore 15,5% en 2024.
Tanger-Tétouan-Al Hoceima suit exactement la même logique : 10,9% hier, 10,7% aujourd’hui.
Additionnées, ces trois régions fabriquaient 59% de la richesse nationale en 2020. Elles en produisent encore 58,4% quatre ans plus tard. Des centaines de milliards de dirhams d’investissements plus tard, le triangle Casablanca-Rabat-Tanger reste incontestablement et mathématiquement le cœur économique du pays.
Faut-il en conclure que les grands investissements engagés depuis plusieurs années n’ont pas encore produit suffisamment d’effets ? Ce serait aller beaucoup trop vite.
Parce que si le sommet du classement change peu, le milieu de tableau, lui, commence nettement à bouger.
Le cas de Marrakech-Safi est probablement le plus parlant. La région représentait 7,9% du PIB national en 2020. Elle atteint désormais 8,7%. Huit dixièmes de point gagnés en quatre ans. À première vue, cela paraît modeste. En réalité, c’est la progression la plus importante parmi les grandes régions du Royaume. La reprise du tourisme explique une partie de cette évolution, mais pas uniquement. Les services se développent, les investissements suivent et l’économie régionale devient progressivement moins dépendante d’une seule activité.
Fès-Meknès avance également. Sa contribution passe de 7,7% à 8,2% du PIB national. Là encore, la progression est réelle même si elle reste soumise aux performances d’une agriculture dont le poids demeure très important dans l’économie régionale.
À l’inverse, Drâa-Tafilalet recule légèrement, de 3,2% à 3%. L’Oriental glisse de 5,2% à 5,1%. Béni Mellal-Khénifra passe de 5,4% à 5,3%. Rien de spectaculaire, mais suffisamment pour montrer que toutes les régions ne profitent pas au même rythme de la reprise économique.
La vraie surprise vient peut-être d’ailleurs.
En 2020, année du Covid, seules trois régions avaient réussi à afficher une croissance positive: Laâyoune-Sakia El Hamra (+21,5%), Guelmim-Oued Noun (+3,6%) et Dakhla-Oued Ed-Dahab (+1,9%). Toutes les autres étaient dans le rouge, parfois très fortement. Marrakech-Safi plongeait de 13%, Tanger-Tétouan-Al Hoceima et l’Oriental de 9,6%, Souss-Massa de 10,1%.
Quatre ans plus tard, le paysage est totalement différent. Les douze régions sont repassées en croissance positive. Mieux encore, huit d’entre elles progressent plus vite que la moyenne nationale de 4,4%.
Laâyoune-Sakia El Hamra affiche encore un 7,6% de croissance, Dakhla-Oued Ed-Dahab suit avec 7%, Souss-Massa atteint 6,8%, Drâa-Tafilalet 6,2%, l’Oriental 5,9%, Marrakech-Safi 5,1%, Tanger-Tétouan-Al Hoceima 4,9% et, enfin, Guelmim-Oued Noun 4,6%.
Cette fois, il est clair que la croissance ne se concentre plus sur quelques territoires. Elle irrigue pratiquement tout le pays. C’est probablement le changement le plus important observé entre les deux exercices.
Mais attention. Une croissance rapide ne signifie pas automatiquement un changement de statut économique.
Une région qui pèse 1,5% du PIB national peut enregistrer 7% de croissance plusieurs années de suite sans bouleverser l’équilibre national. À l’inverse, une hausse de seulement 4% dans Casablanca-Settat produit davantage de richesse supplémentaire que des progressions beaucoup plus fortes dans plusieurs petites régions réunies.
Autrement dit, les moteurs du Maroc se diversifient progressivement, mais la masse reste concentrée. C’est sans doute là que se situe la principale évolution de ces quatre dernières années.
Le Maroc ne change pas encore de centre de gravité économique. En revanche, il commence à construire un deuxième cercle de régions qui gagnent progressivement en consistance économique. Et cette différence est loin d’être anodine.
Le PIB, pourtant, n’est qu’une partie de l’histoire.
L’autre enseignement des comptes régionaux concerne le niveau de richesse des habitants. Et là encore, les chiffres incitent à la nuance.
En 2020, le PIB moyen par habitant s’établissait à 32.055 DH. En 2024, il atteint 43.891 DH. Une progression de près de 37% en quatre ans. À première vue, tout le monde semble gagner.
Mais lorsqu’on regarde région par région, la photographie devient plus contrastée.
Il y a toujours les mêmes «poids lourds». Dakhla-Oued Ed-Dahab reste largement en tête avec 92.904 DH par habitant. Laâyoune-Sakia El Hamra suit avec 73.718 DH. Casablanca-Settat atteint 67.859 DH, Guelmim-Oued Noun 50.604 DH et Rabat-Salé-Kénitra 48.797 DH. Ces cinq régions dépassent la moyenne nationale. Toutes les autres restent en dessous.
A ce niveau, un détail mérite d’ailleurs d’être relevé. En 2020, Tanger-Tétouan-Al Hoceima figurait encore légèrement au-dessus de la moyenne nationale avec 32.916 DH par habitant contre 32.055 DH au niveau national. Quatre ans plus tard, la région progresse, bien sûr, mais moins vite que la moyenne du pays. Son PIB par habitant atteint 42.761 DH, alors que la moyenne nationale s’établit désormais à 43.891 DH. Elle sort ainsi du groupe des régions les plus riches par habitant. Ce n’est pourtant pas d’un décrochage qu’il s’agit mais plutôt le signe que d’autres territoires progressent plus rapidement.
Autre chiffre qui mérite réflexion : l’écart moyen entre les régions augmenter. Le HCP mesure cette dispersion à partir de l’écart absolu moyen. Pour le PIB par habitant, il passe de 13.850 DH en 2020 à 15.560 DH en 2024. Autrement dit, le niveau de richesse progresse partout, mais pas au même rythme.
Il serait toutefois imprudent d’en conclure que les inégalités territoriales explosent. D’abord parce qu’une partie de cette hausse est mécanique : en quatre ans, le PIB national en valeur a lui-même fortement augmenté. Ensuite parce que les écarts de richesse ne disent pas tout. Ils ne renseignent ni sur les emplois créés, ni sur l’attractivité d’une région, ni sur les investissements en cours dont les effets ne se verront que plusieurs années plus tard.
La consommation des ménages apporte d’ailleurs un éclairage complémentaire.
Au niveau national, les dépenses de consommation finale passent de 672,4 milliards à 944,1 milliards de dirhams entre 2020 et 2024. Là encore, la progression est spectaculaire. Pourtant, la répartition géographique évolue très peu.
Les cinq premières régions concentrent toujours près des trois quarts de la consommation nationale. Casablanca-Settat représente à elle seule 25,3% des dépenses des ménages. Rabat-Salé-Kénitra suit avec 14,8%. Viennent ensuite Tanger-Tétouan-Al Hoceima (11,6%), Fès-Meknès (11,4%) et Marrakech-Safi (11,3%). À elles cinq, elles absorbent 74,4% de la consommation des ménages marocains.
Cette stabilité est intéressante. Elle montre que les nouveaux pôles économiques qui émergent ne se traduisent pas encore par un déplacement massif des populations ou du pouvoir d’achat. Autrement dit, la géographie de la consommation reste, elle aussi, largement héritée de l’histoire économique du pays.
Il y a enfin un dernier enseignement qui passe presque inaperçu dans la note du HCP.
Lorsque l’on regarde la structure des économies régionales, on constate que le Maroc ne devient pas uniforme. Au contraire, chaque territoire affirme progressivement sa spécialisation.
Casablanca-Settat conforte son rôle de première région industrielle du Royaume. Les activités secondaires y représentent 36,5% du PIB régional. Tanger-Tétouan-Al Hoceima suit avec 33,7%, portée notamment par l’industrie manufacturière. Laâyoune-Sakia El Hamra atteint 32,8%, reflet du développement de ses activités industrielles et portuaires. À l’opposé, Guelmim-Oued Noun reste une économie dominée par les services, qui génèrent plus de 73% de sa richesse. Fès-Meknès, Souss-Massa, Drâa-Tafilalet ou encore Béni Mellal-Khénifra continuent de tirer une part importante de leur richesse de l’agriculture et des activités primaires.
Cette spécialisation est probablement l’un des phénomènes les plus structurants de la période. Pendant longtemps, le développement régional s’analysait essentiellement à travers le volume de richesse produit. Aujourd’hui, une autre lecture est devenue possible : celle des fonctions économiques assumées par chaque territoire. Certains deviennent les grands ateliers industriels du pays. D’autres renforcent leur vocation logistique, touristique ou agricole. D’autres encore se positionnent sur les services ou les activités administratives. C’est sans doute cela, la véritable transformation silencieuse que révèlent les comptes régionaux.
Le Maroc ne fabrique pas encore une nouvelle carte économique. En revanche, il construit progressivement une économie beaucoup plus spécialisée, bâtie sur des complémentarités et où chaque région cherche à consolider ses propres avantages comparatifs.
La prochaine étape sera sans doute plus difficile. Construire des infrastructures était une condition nécessaire. Les rentabiliser pleinement, diffuser leurs effets vers le tissu productif local, attirer davantage d’entreprises et créer des chaînes de valeur régionales sera le véritable défi des prochaines années. C’est probablement là que se jouera la deuxième phase de la régionalisation économique. Les comptes régionaux montrent que le mouvement est engagé. Ils montrent aussi qu’il demandera du temps. Une géographie économique ne se déplace pas au rythme d’un chantier ou d’une loi de finances. Elle évolue par un effet de sédimentation, investissement après investissement, filière après filière. Et c’est précisément ce que commencent à raconter les chiffres entre 2020 et 2024.










