Un signal à prendre au sérieux pour les plateformes de Tanger et Kénitra
Compétition : Ford et Geely viennent de créer une coentreprise qui produira à partir de 2028 des véhicules du constructeur chinois dans l’usine espagnole d’Almussafes, près de Valence. L’opération pourrait paraître lointaine pour l’industrie automobile marocaine. Elle mérite pourtant d’être regardée de très près. Car après la Hongrie et d’autres implantations européennes, elle montre une nouvelle voie pour les constructeurs chinois : plutôt que d’exporter uniquement vers l’Europe, ils peuvent désormais s’installer directement dans des capacités industrielles européennes existantes.
L’annonce est tombée le 23 juillet. Ford et le constructeur chinois Geely vont créer une coentreprise autour de l’usine Ford d’Almussafes, près de Valence. Le constructeur américain détiendra 66% du capital et son partenaire chinois 34%. À partir de 2028, le site doit notamment produire deux SUV électriques Geely ainsi que de nouveaux modèles Ford. L’objectif affiché est de porter progressivement l’usine vers une utilisation beaucoup plus importante de ses capacités.
Pour Geely, l’opération constitue une étape majeure : ce sera sa première implantation industrielle automobile en Europe. Mais c’est surtout la manière dont le constructeur chinois s’installe qui mérite l’attention.
Il ne construit pas une nouvelle usine en partant de zéro. Il entre dans un site Ford existant, disposant déjà de bâtiments, d’équipements, d’une main-d’œuvre automobile et d’un environnement industriel. L’usine de Valence était largement sous-utilisée depuis quelques années. Geely apporte donc des volumes d’activité nouveaux à Ford tandis que Ford lui ouvre une capacité de production déjà installée au cœur du marché européen.
L’investissement chinois est d’ailleurs loin d’être symbolique. Geely doit apporter 221 millions d’euros pour ses 34%, ce qui valorise la nouvelle société à environ 650 millions d’euros.
Un nouveau concurrent pour le Maroc ?
Pour l’industrie automobile marocaine, ce mouvement doit être observé de très près sans en exagérer immédiatement la portée.
Depuis des années, l’un des grands avantages du Maroc réside dans une combinaison devenue assez performante : proximité immédiate du marché européen, coûts compétitifs, infrastructures portuaires et logistiques de qualité, accords commerciaux, fournisseurs installés autour de Tanger et Kénitra et capacités industrielles déjà importantes.
Ce modèle a permis au Royaume de devenir une véritable plateforme automobile à quelques kilomètres de l’Europe.
Mais l’équation semble aujourd’hui évoluer. Un constructeur chinois qui souhaite vendre massivement sur le marché européen dispose désormais d’une autre possibilité : produire directement à l’intérieur de l’Union européenne, y compris en utilisant des usines occidentales existantes qui cherchent de nouveaux volumes.
Valence est particulièrement intéressante à cet égard. Ford explique lui-même que la coentreprise doit permettre d’abaisser le coût de fabrication de chaque véhicule et de répondre aux nouvelles réalités du marché européen : concurrence mondiale, pression sur les coûts et durcissement réglementaire.
L’Espagne ajoute ainsi une nouvelle pièce à une carte européenne qui compte déjà plusieurs investissements chinois dans l’automobile et les batteries.
L’avantage Maroc doit lui aussi évoluer
Cela ne signifie évidemment pas que le Maroc perd son avantage. Cela signifie plutôt que cet avantage ne peut plus reposer en grande partie sur la géographie et les coûts de production.
La bataille se déplace progressivement vers l’intégration industrielle du véhicule électrique: batteries, composants, électronique, énergie compétitive et moins carbonée, profondeur du tissu de fournisseurs et capacité à produire localement une part croissante de la valeur du véhicule.
Et ces signaux, bien que faibles, le Maroc les a déjà détectés pour se préparer à la prochaine bataille.
Le projet de gigafactory de batteries porté par Gotion à Kénitra doit démarrer avec une capacité de 10 GWh, appelée ensuite à monter fortement en puissance. Le projet vise également un taux d’intégration industrielle locale de 70%.
C’est probablement là que se jouera une partie de la prochaine bataille automobile.
Pendant longtemps, être une plateforme compétitive située aux portes de l’Europe constituait un avantage considérable. Cela reste toujours valable. Mais si des constructeurs chinois peuvent désormais fabriquer leurs véhicules à Valence, en Hongrie ou ailleurs à l’intérieur même de l’Union, le Maroc devra ajouter à son avantage géographique un avantage industriel toujours plus profond.
Le mouvement Geely-Ford n’est donc pas une mauvaise nouvelle pour Tanger ou Kénitra. C’est surtout un signal à prendre très au sérieux: la compétition pour accueillir l’industrie automobile chinoise vient de s’accélérer…










