Nuance
Prendre soin de soi, en tout temps. Il arrive un moment où l’on comprend que l’on ne peut plus continuer à se mettre en dernier.
Pas nécessairement parce que quelque chose va mal.
Parfois, au contraire, parce que tout semble aller bien.
On travaille. On avance. On assume. On répond aux messages. On prend soin de ceux que l’on aime. On organise, on anticipe, on accompagne. On tient nos engagements. On fait ce qu’il faut.
Et puis, quelque part entre deux rendez-vous, une journée trop pleine et une soirée où l’on s’écroule de fatigue, une question apparaît :
Et moi, dans tout cela ?
Pas « qu’est-ce que je dois encore accomplir ? »
Pas « comment puis-je être plus efficace ? »
Mais simplement :
Comment est-ce que je prends soin de moi ?
Cette question peut sembler évidente. Pourtant, pour beaucoup d’entre nous, elle ne l’est pas.
Nous avons appris à prendre soin des autres avant nous-mêmes. À être disponibles. À être fortes. À tenir. À nous adapter. À repousser nos besoins lorsqu’ils deviennent incompatibles avec ceux des autres.
Nous savons parfaitement reconnaître la fatigue d’un proche, mais nous pouvons ignorer la nôtre.
Nous savons conseiller à quelqu’un de ralentir, de dormir davantage, de respirer, de prendre du temps pour lui. Mais lorsque notre propre corps nous adresse les mêmes signaux, nous répondons :
« Plus tard. »
Plus tard, quand le travail sera moins intense.
Plus tard, quand les enfants auront moins besoin de nous.
Plus tard, quand les choses seront réglées.
Plus tard, quand nous aurons davantage de temps.
Mais le moment où tout sera enfin parfaitement calme n’arrive presque jamais.
Alors peut-être faut-il regarder la question autrement.
Prendre soin de soi ne doit pas dépendre du fait d’avoir enfin du temps.
Cela doit devenir une décision.
Une priorité.
Une manière d’habiter sa vie.
Se choisir n’est pas se mettre au-dessus des autres
L’expression « se choisir » peut parfois sembler presque provocante.
Elle peut donner l’impression qu’il faudrait penser à soi avant tout le monde, se retirer du monde, devenir indifférent aux besoins des autres.
Ce n’est pas cela.
Se choisir ne signifie pas abandonner les autres.
Cela signifie ne plus s’abandonner soi-même.
La nuance est essentielle.
Il ne s’agit pas de devenir égoïste.
Il s’agit de reconnaître que nous sommes, nous aussi, une personne dont nous avons la responsabilité.
Notre corps.
Notre énergie.
Notre santé.
Notre équilibre.
Notre respiration.
Notre capacité à ressentir.
Notre capacité à nous réjouir.
Notre capacité à être pleinement présente à notre propre vie.
Nous demandons souvent beaucoup à notre corps sans nous demander ce dont il a besoin en retour.
Nous lui demandons de nous porter toute la journée, de supporter le stress, les déplacements, les longues heures assises, les nuits trop courtes, les tensions, les émotions, les changements de rythme.
Et lorsque le corps commence à parler, nous cherchons parfois à faire taire le message plutôt qu’à l’écouter.
Le yoga nous invite à une autre relation.
Il ne nous demande pas de dominer le corps.
Il nous apprend à l’habiter.
Le corps sait avant nous
Avant que nous mettions des mots sur notre fatigue, le corps sait.
Avant que nous reconnaissions notre tension, les épaules se sont déjà élevées.
Avant que nous admettions notre stress, la respiration s’est déjà raccourcie.
Avant que nous comprenions que nous avons besoin de repos, le sommeil devient moins profond.
Avant même que nous réalisions que nous nous sommes éloignées de nous-mêmes, le corps peut devenir lourd, tendu, agité ou douloureux.
Le corps ne nous trahit pas.
Il nous informe.
C’est l’une des grandes leçons du yoga: apprendre à écouter ce qui est déjà là.
Une pratique ne commence donc pas nécessairement par une posture.
Elle peut commencer par une question :
Comment suis-je aujourd’hui ?
Pas comment devrais-je être.
Pas comment étais-je hier.
Pas comment voudrais-je être.
Simplement :
Comment suis-je, maintenant ?
Cette question paraît simple.
Elle demande pourtant une forme de courage.
Parce qu’elle nous oblige parfois à reconnaître ce que nous avons passé des semaines, des mois ou des années à contourner.
Prendre soin de soi n’est pas attendre d’aller mal
Nous avons souvent une conception corrective du soin.
Nous attendons que le corps fasse mal pour nous en occuper.
Nous attendons l’épuisement pour nous reposer.
Nous attendons le stress pour respirer.
Nous attendons de ne plus pouvoir continuer pour accepter de ralentir.
Nous attendons parfois que la santé nous rappelle brutalement sa valeur pour commencer à la considérer comme une priorité.
Mais pourquoi attendre ?
Le soin n’a pas besoin d’être une réponse à une crise.
Il peut être une forme de prévention.
Une façon de maintenir une relation attentive avec soi-même avant que le corps ne soit obligé de crier.
C’est ici que la pratique du yoga prend une dimension particulière.
Pratiquer régulièrement, ce n’est pas simplement chercher davantage de souplesse.
C’est entretenir une relation avec son corps.
Observer.
Respirer.
Mobiliser.
Renforcer.
Récupérer.
Sentir.
Ajuster.
Comprendre.
Et surtout, apprendre à reconnaître plus tôt les signes de déséquilibre.
Le yoga ne consiste pas seulement à mieux faire une posture. Il peut nous apprendre à mieux nous connaître.
Se choisir, c’est aussi accepter de ne pas être disponible en permanence
Nous vivons dans une époque qui valorise énormément la disponibilité.
Être joignable.
Répondre rapidement.
Être productive.
Être présente.
Ne rien manquer.
Faire plusieurs choses à la fois.
Même lorsque nous sommes physiquement seules, notre attention est souvent ailleurs.
Un téléphone posé à côté de nous.
Une notification.
Une pensée concernant le travail.
Une inquiétude concernant la famille.
Une liste mentale de choses à faire.
Nous pouvons être assises dans une pièce silencieuse tout en étant intérieurement en mouvement permanent.
Le yoga offre quelque chose de devenu rare : un temps pendant lequel nous n’avons rien à produire.
Nous n’avons pas à être performantes.
Nous n’avons pas à répondre.
Nous n’avons pas à expliquer.
Nous n’avons pas à prendre soin de quelqu’un d’autre.
Pendant quelques instants, notre seule responsabilité est d’être là.
Respirer.
Sentir.
Pratiquer.
Cette expérience peut sembler minuscule.
Elle ne l’est pas.
Parce qu’à chaque fois que nous décidons de consacrer du temps à notre propre présence, nous envoyons un message très clair :
Moi aussi, je compte.
« Je n’ai pas le temps »
C’est probablement l’une des phrases que nous entendons le plus souvent.
« Je n’ai pas le temps de pratiquer. »
« Je n’ai pas le temps de faire du sport.»
« Je n’ai pas le temps de méditer. »
« Je verrai quand j’aurai moins de travail. »
Mais peut-être que la vraie question n’est pas toujours celle du temps.
Peut-être est-elle celle de la place que nous accordons à notre santé dans notre vie.
Nous trouvons du temps pour beaucoup de choses parce que nous les considérons comme importantes.
Un rendez-vous professionnel est inscrit dans l’agenda.
Une réunion est non négociable.
Un engagement avec quelqu’un d’autre est respecté.
Alors pourquoi notre propre rendez-vous avec nous-mêmes serait-il systématiquement celui que nous annulons ?
Et si notre pratique devenait, elle aussi, un engagement que nous décidons de respecter ?
Pas parce que nous devons être parfaites.
Pas parce qu’il faut pratiquer tous les jours.
Mais parce que nous avons décidé que notre corps et notre santé méritaient une place réelle dans notre agenda.
Le yoga nous apprend une autre définition de la force
Nous associons souvent la force à la capacité de tenir.
Tenir malgré la fatigue.
Tenir malgré la difficulté.
Tenir malgré la douleur.
Tenir pour les autres.
Continuer.
Encore.
Toujours.
Mais le yoga nous montre une force plus subtile.
La force de ralentir lorsque cela est nécessaire.
La force de reconnaître une limite.
La force de modifier une posture.
La force de respirer plutôt que de lutter.
La force de ne pas chercher à prouver.
La force d’écouter.
La force de recommencer.
La force, parfois, de dire non.
Cette force-là n’est pas spectaculaire.
Elle ne se voit pas toujours.
Mais elle construit quelque chose de beaucoup plus durable :
une relation de confiance avec soi-même.
Prendre soin de soi en tout temps
« Prendre soin de soi » ne signifie pas uniquement réserver une heure pour le yoga.
C’est beaucoup plus vaste.
C’est la manière dont nous nous parlons.
La manière dont nous mangeons.
La manière dont nous dormons.
La manière dont nous respirons.
La manière dont nous travaillons.
La manière dont nous nous reposons.
La manière dont nous disons oui.
La manière dont nous disons non.
La manière dont nous traitons notre propre corps lorsque personne ne nous regarde.
Le soin de soi commence dans les petits choix.
Se lever de sa chaise.
Marcher.
Respirer profondément.
S’étirer.
Boire suffisamment.
Dormir plutôt que repousser encore l’heure du coucher.
S’arrêter quelques minutes lorsque le corps le demande.
Faire une pratique même lorsqu’elle est courte.
Et parfois, simplement ne rien faire.
Parce que le repos n’est pas du temps perdu.
Il fait partie du fonctionnement du corps.
Le yoga n’est pas une fuite du quotidien
On peut facilement imaginer le yoga comme un moment où l’on quitte le monde.
On déroule son tapis.
On ferme les yeux.
On respire.
Pendant une heure, on oublie tout.
Puis on retourne à sa vie.
Mais le véritable enjeu est peut-être l’inverse.
Le yoga n’est pas là pour nous permettre de supporter une vie qui nous épuise.
Il peut nous aider à changer notre manière de vivre cette vie.
À devenir plus attentive.
À percevoir plus rapidement les signaux du corps.
À reconnaître les tensions avant qu’elles ne deviennent envahissantes.
À comprendre nos habitudes de mouvement.
À respirer différemment.
À récupérer.
À développer une relation plus intelligente avec notre propre corps.
La pratique devient alors moins une parenthèse qu’un apprentissage.
Ce que nous découvrons sur le tapis commence progressivement à nous accompagner en dehors.
Notre manière de nous asseoir.
De marcher.
De respirer.
De travailler.
De récupérer.
De nous tenir.
De nous écouter.
À un certain âge, la question change
Il y a aussi un moment dans la vie où notre rapport au corps évolue.
Nous ne pouvons plus considérer notre corps comme acquis.
Ce qui était facile à vingt ans peut demander davantage d’attention à quarante, cinquante ou soixante ans.
La récupération change.
La masse musculaire évolue.
La mobilité peut diminuer.
L’équilibre devient plus important.
Le sommeil peut se modifier.
Les hormones changent.
La densité osseuse devient un sujet.
Le système cardiovasculaire mérite davantage d’attention.
Cela ne signifie pas que nous devons avoir peur de vieillir.
Au contraire.
Vieillir peut devenir une invitation à mieux connaître notre corps.
À comprendre ses besoins.
À travailler avec lui plutôt que contre lui.
Le yoga peut alors devenir un outil de longévité.
Non pas pour arrêter le temps.
Mais pour continuer à habiter son corps avec intelligence.
Se choisir, c’est arrêter de reporter sa vie
Nous avons parfois une étrange manière de vivre.
Nous travaillons aujourd’hui pour pouvoir profiter demain.
Nous nous occupons des autres maintenant pour prendre soin de nous plus tard.
Nous repoussons les vacances.
Nous repoussons le repos.
Nous repoussons la pratique.
Nous repoussons ce qui nous fait du bien.
Toujours « plus tard ».
Mais la vie ne se déroule pas dans le futur.
Elle se déroule maintenant.
Et prendre soin de soi aujourd’hui n’est pas une récompense.
C’est une manière de respecter la vie que nous sommes déjà en train de vivre.
Il n’est pas nécessaire d’attendre d’avoir atteint un certain poids.
D’avoir terminé un projet.
D’avoir plus d’argent.
D’avoir moins de responsabilités.
D’avoir plus de temps.
D’être moins fatiguée.
D’être « meilleure ».
Nous pouvons commencer exactement là où nous sommes.
Avec le corps que nous avons.
Avec l’énergie que nous avons aujourd’hui.
Avec notre réalité actuelle.
Se choisir sans culpabilité
Pour beaucoup de femmes, prendre du temps pour soi s’accompagne d’une forme de culpabilité.
« Je devrais être avec mes enfants. »
« Je devrais travailler. »
« Je devrais être disponible. »
« Il y a tellement de choses à faire. »
Mais prendre soin de soi n’est pas prendre quelque chose aux autres.
C’est aussi préserver ce que nous avons à donner.
Une personne constamment épuisée finit par donner depuis ses réserves.
Une personne qui ne s’écoute jamais finit par ne plus savoir ce dont elle a besoin.
Une personne qui vit en permanence en tension finit par considérer la tension comme normale.
Le soin de soi permet de revenir à une forme de disponibilité plus juste.
Pas une disponibilité permanente.
Une disponibilité choisie.
On ne se choisit pas contre les autres. On se choisit aussi pour pouvoir être pleinement présente dans nos relations, nos responsabilités et notre vie.
Une pratique, un rendez-vous avec soi
Imaginez maintenant que votre pratique de yoga soit simplement cela :
Un rendez-vous.
Un rendez-vous que vous ne prenez pas pour devenir quelqu’un d’autre.
Mais pour revenir à vous.
Vous entrez dans la salle.
Vous posez votre tapis.
Le monde continue dehors.
Pendant quelques instants, vous n’avez rien à résoudre.
Vous observez votre respiration.
Vous sentez vos pieds.
Vous sentez votre colonne.
Vous remarquez où le corps est disponible et où il résiste.
Vous bougez.
Vous respirez.
Vous écoutez.
Et progressivement, quelque chose change.
Pas nécessairement dans la forme extérieure du corps.
Mais dans la relation que vous entretenez avec lui.
Vous commencez à comprendre que votre corps n’est pas simplement quelque chose que vous transportez dans votre vie.
C’est l’endroit depuis lequel vous vivez votre vie.
Il mérite donc votre attention.
Votre respect.
Votre écoute.
Votre soin.
Décider de se choisir
Se choisir n’est pas une grande déclaration.
C’est rarement un moment spectaculaire.
C’est une succession de décisions discrètes.
Aujourd’hui, je vais dormir.
Aujourd’hui, je vais marcher.
Aujourd’hui, je vais respirer avant de répondre.
Aujourd’hui, je vais respecter ma limite.
Aujourd’hui, je vais faire ma pratique.
Aujourd’hui, je ne vais pas annuler ce rendez-vous avec moi-même.
Aujourd’hui, je vais écouter mon corps.
Aujourd’hui, je vais arrêter de me demander si j’ai « mérité » de prendre soin de moi.
Parce que la réponse est déjà là.
Nous n’avons pas besoin de mériter le soin.
Nous sommes des êtres vivants.
Et prendre soin de soi fait partie de cette responsabilité.
Et si aujourd’hui était le bon moment ?
Peut-être que vous avez repoussé longtemps.
Peut-être que vous vous êtes dit que ce n’était pas le bon moment.
Peut-être que vous avez pensé qu’il fallait d’abord régler certaines choses.
Mais il y aura toujours quelque chose.
Une urgence.
Une responsabilité.
Un imprévu.
Une personne qui a besoin de vous.
Une période plus intense.
La question n’est donc peut-être pas :
« Quand aurai-je enfin le temps de prendre soin de moi ? »
Mais :
« Quelle place suis-je prête à donner à ma santé dans ma vie, dès maintenant ? »
Le yoga peut être une réponse.
Pas parce qu’il résout tout.
Mais parce qu’il nous offre un espace où nous pouvons apprendre à écouter, comprendre et respecter notre corps.
Une pratique après l’autre.
Une respiration après l’autre.
Un choix après l’autre.
Et peut-être qu’au fil du temps, quelque chose de profondément simple se transforme :
Nous cessons d’attendre d’être épuisées pour nous arrêter.
Nous cessons d’attendre d’avoir mal pour écouter.
Nous cessons d’attendre d’être disponibles pour prendre soin de nous.
Nous cessons de remettre notre santé à demain.
Nous comprenons que prendre soin de soi n’est pas une interruption de la vie.
C’est une partie essentielle de la vie.
Alors peut-être qu’il ne s’agit finalement pas de trouver davantage de temps.
Peut-être s’agit-il de prendre une décision.
Une décision simple.
Intime.
Profondément personnelle :
Je compte.
Mon corps compte.
Ma santé compte.
Mon énergie compte.
Mon souffle compte.
Ma vie compte.
Et à partir d’aujourd’hui, je choisis de ne plus me mettre systématiquement en dernier.
Je décide de me choisir.
Encore et encore.
En tout temps.









