Dans le couloir de l’école, il y a une porte entrouverte. La quatrième sur la gauche. Chaque matin, une petite fille de huit ans s’arrêtait devant, le cartable lourd sur les épaules, et tendait l’oreille. Juste quelques secondes. Le temps d’entendre, la voix de l’homme qu’elle admirait expliquer une lettre, un chiffre, un mot. Puis elle reprenait sa course vers sa propre classe, le coeur un peu plus léger, comme si elle avait emporté un morceau de son papa dans la poche de son tablier.
Vingt ans plus tard, dans la même école, c’est une autre porte qui reste entrouverte. Et c’est lui qui s’arrête devant. Salma a grandi dans une petite ville côtière du Sud, là où le vent souffle et où les rues sentent le poisson grillé en fin d’aprèsmidi. Son père était enseignant. Il n’était pas seulement son père, il était son idole. Celui qui lui a appris à lire, à compter, à reconnaître les étoiles, à ne pas avoir peur des chiens.
Celui qui rentrait le soir avec des anecdotes plein les poches « Aujourd’hui Hicham a enfin réussi à lire la phrase entière. Aujourd’hui Leila a compris la soustraction… » et qui les racontait à table comme on raconte des victoires. Salma buvait ses paroles. Dans sa tête de petite fille, un chemin se dessinait sans qu’elle en ait conscience, comme une rivière qui suit la pente. Elle serait enseignante.
En primaire. Comme lui. Quand son père croisait un ancien élève en ville, devenu ingénieur, avocate, commerçant, il lui serrait la main longuement, et Salma voyait dans son regard cette fierté tranquille des hommes qui savent qu’ils ont compté pour quelqu’un. « C’est ça aussi, enseigner », lui disait-il. « C’est croire en eux avant qu’ils ne croient en eux-mêmes ». Le bac en poche, Salma n’a pas réfléchi longtemps.
Elle devint enseignante elle aussi. Il faut le dire, parce que c’est vrai, les premières années d’enseignement de Salma ont failli la briser. Quarante élèves dans une classe prévue pour vingt-huit. Une pédagogie qui datait. Un tableau noir qui n’était plus tout à fait noir. Et surtout, surtout, ces enfants qui arrivaient en quatrième année sans savoir lire. Des enfants qui comptaient sur leurs doigts en cachette. Des enfants qui baissaient la tête quand elle passait dans les rangs, parce qu’ils avaient déjà appris la honte avant d’apprendre l’alphabet. « Je me souviens d’une nuit, je n’arrivais pas à dormir.
Je me disais : Pourquoi je n’y arrive pas ? Mon père, lui, avait des classes où ça marchait. Moi, j’avais l’impression de ramer dans le sable. » Elle a douté. De son choix. De sa capacité à enseigner. De ce qu’elle croyait avoir hérité de son père et qui lui semblait, certains soirs, n’avoir été qu’une illusion d’enfance. Comment motiver quarante élèves quand on a perdu sa propre motivation ? Comment donner du temps à chacun sans pénaliser les autres ? Comment rattraper des années de retard avec une éponge sèche, de la craie et une voix fatiguée ? Puis il y a eu cette fameuse réunion. Salma aime raconter ce moment précis. Une réunion, à laquelle elle s’est rendue presque par devoir. La concertation nationale. On lui avait dit : viens, on va parler de l’école, de ce qui ne va pas, des solutions qu’on pourrait envisager. Elle s’attendait à un discours. Elle est tombée sur autre chose. Elle s’est retrouvée dans une salle pleine d’enseignants, de parents, d’élèves, d’experts.
Des gens comme elle, des gens qui n’en pouvaient plus, et des gens qui voulaient encore y croire. On leur a donné la parole. Pas pour la forme. Vraiment. Elle a parlé de Hassan, son élève qui ne savait pas lire. Elle a parlé du tableau qui ne s’effaçait plus. Elle a parlé de la honte des enfants. Quelqu’un, en face, prenait des notes. Quelques mois plus tard, son école a été parmi les premières à intégrer le programme des établissements pionniers. Du matériel neuf. Des classes repeintes. Une pédagogie repensée, par le jeu, par le chant, par la pratique. Et surtout, ce dispositif qu’elle attendait sans le savoir : la mise à niveau des élèves en difficulté, ceux qui arrivaient avec trois années de retard et qu’on n’arrivait jamais à rattraper.
Aujourd’hui, dans la classe de Salma, il y a trente élèves. Pas quarante. Il y a un programme pour les enfants en difficulté. Il y a des chants pour apprendre les multiplications, des jeux pour la grammaire, et un petit coin de lecture où les enfants se battent pour aller s’asseoir. Hassan, celui qui ne savait pas lire, lit. Pas parfaitement. Mais il lit. Et surtout, il lève la main. Il n’a plus honte de participer en classe. « Quand un enfant lève la main pour la première fois, vous comprenez, c’est tout. » Salma retrouve chez ses élèves le regard qu’elle avait enfant, devant la classe de son père. Cette même attention. Cette même soif d’apprendre. Et elle sourit, parce qu’elle se dit que finalement, certaines choses se transmettent sans qu’on le décide.
Elle ne dit pas que tout est résolu. Elle parle des écoles qui n’ont pas encore rejoint le programme. Des collègues épuisés qui attendent leur tour. Mais elle dit aussi « Pour la première fois depuis que j’ai commencé, je suis fatiguée le soir, mais je ne suis plus découragée. Ce n’est pas la même fatigue. » Ils étaient cent mille. Cent mille enseignants, tuteurs, élèves et experts à participer à la concertation nationale qui a donné naissance au programme des écoles pionnières. Cent mille voix qu’on a écoutées avant d’écrire la réforme.
Aujourd’hui, 4.626 écoles primaires et 786 collèges ont rejoint le dispositif, deux millions sept cent six milles enfants en bénéficient, et les évaluations nationales commencent à dessiner une courbe qui remonte enfin, doucement, prudemment, mais qui remonte. Il est dix-huit heures. Salma range ses cahiers. Dans le couloir, des pas familiers s’arrêtent devant sa porte, ce petit temps de silence qu’elle reconnaîtrait entre mille. Elle ne se retourne pas tout de suite. Et quand elle lève enfin les yeux, son père est là, dans l’embrasure de la porte, exactement comme elle se tenait, elle, vingt ans plus tôt. Il regarde sa classe vide, le data show encore allumé qui projette des exercices de mathématiques sur le tableau blanc, le coin lecture, les livres sur les étagères. Il hoche la tête, lentement. « Allah irdi alik a benti. »











