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Importations, soutien public, prix du mouton… derrière les spéculations et les récits simplifiés, retour détaillé sur les aspects oubliés d’une crise beaucoup plus complexe. Ce que racontent réellement les chiffres…
Raccourcis : Avant d’être un sujet politique, la crise actuelle est d’abord le produit d’une succession de sècheresses historiques, de chocs géopolitiques et d’explosion des prix sur les marchés mondiaux, de la crise sanitaire Covid19 qui ont métamorphosé les équilibres du modèle d’élevage marocain en le rendant progressivement plus fragile.
Le débat autour du cheptel national et des importations d’ovins et de bovins s’est progressivement transformé en vaste polémique politico-médiatique. Chiffres spectaculaires, accusations de rente, soupçons d’opacité, personnalisation extrême du sujet… Pourtant, derrière les slogans et les raccourcis, la réalité apparaît beaucoup plus complexe. Car avant d’être un sujet politique, la crise actuelle est d’abord le produit d’une succession de sécheresses historiques, de chocs géopolitiques et d’explosion des prix sur les marchés mondiaux, de la crise sanitaire Covid19 qui ont métamorphosé les équilibres du modèle d’élevage marocain en le rendant progressivement plus fragile.
Pendant longtemps, le secteur de l’élevage marocain avait pourtant évolué dans une dynamique relativement positive.
Entre 2008 et 2021, le cheptel ovin national est passé de 17,1 millions à 22,4 millions de têtes, soit une progression supérieure à 31%. Les derniers chiffres de 2026 font état d’environ 40 millions de têtes. Le cheptel bovin est, lui, passé de 2,81 millions de têtes en 2008 à près de 3,4 millions en 2019.
Ces résultats ne relevaient pas du hasard. Ils étaient le produit d’un long travail de structuration des filières : amélioration génétique, encadrement sanitaire, vaccination, organisation des éleveurs, contribution à la modernisation des circuits de commercialisation, notamment, à travers la participation à la mise à niveau des infrastructures de valorisation et de distribution, sachant que la restructuration globale des circuits de distribution et de commercialisation relève d’une dynamique transversale mobilisant plusieurs départements et acteurs institutionnels, compte tenu de son caractère multidimensionnel couvrant les volets sanitaires, commerciaux, logistiques, territoriaux et de contrôle, programme de soutien…
Mieux que ça. Durant plusieurs années, le Maroc avait même réussi à consolider progressivement certains équilibres dans des filières particulièrement sensibles comme l’élevage laitier ou ovin. Puis la machine s’est brutalement grippée. Et probablement plus vite que beaucoup ne l’imaginent aujourd’hui.
UNE CRISE QUI NE COMMENCE PAS EN 2024
Le problème du cheptel n’a pas soudainement surgi ces derniers mois. Il s’est construit lentement, par accumulation, par couches.
Covid d’abord. Puis les sécheresses successives. Ensuite la guerre en Ukraine et la flambée des cours mondiaux des céréales et de l’aliment de bétail. Puis l’explosion des coûts logistiques et énergétiques.
Dans plusieurs régions, les parcours pastoraux ont été fortement dégradés. Les ressources fourragères se sont effondrées. Certaines retenues de barrages destinées à l’irrigation agricole ont vu leurs volumes drastiquement réduits. Conséquence directe et naturelle : le coût de l’alimentation animale a explosé.
Selon les données techniques disponibles, l’alimentation achetée représentait parfois jusqu’à 80% des charges des éleveurs contre environ 25% auparavant.
Autrement dit, l’économie même de l’élevage a commencé à devenir extrêmement fragile. Et dans un secteur où les marges restent déjà limitées pour une grande partie des petits éleveurs, cette situation a mécaniquement entraîné des phénomènes de décapitalisation.
Beaucoup d’éleveurs ont réduit leurs troupeaux. Certains ont vendu des femelles reproductrices. D’autres ont purement et simplement quitté l’activité.
Le problème dépasse donc largement une simple question de spéculation ou d’importateurs. De tels raccourcis sont, au mieux, fallacieux, au pire, malhonnêtes.
POURQUOI LE MAROC A OUVERT LES IMPORTATIONS
Dans ce contexte extrêmement tendu, les importations sont devenues un mécanisme d’ajustement nécessaire et inévitable.
L’objectif affiché était relativement clair : garantir la sécurité alimentaire du pays à travers un approvisionnement sécurisé du marché national, tout en contribuant à limiter une hausse plus marquée des prix supportés par le consommateur
C’est dans ce cadre qu’ont été mises en place les exonérations temporaires de TVA et de droits d’importation.
Mais contrairement à certaines lectures très simplificatrices, il faut distinguer plusieurs choses.
D’abord, les bovins destinés à l’abattage ne faisaient pas l’objet de subventions directes versées aux importateurs. Le principal mécanisme consistait essentiellement à suspendre les barrières fiscales et douanières afin de réduire le coût final à l’importation.
Ensuite, il faut comprendre que sans ces mesures, les prix auraient probablement atteint des niveaux beaucoup plus élevés.
Les simulations économiques disponibles donnent un ordre d’idées assez parlant : un bovin acheté autour de 52,5 DH/kg poids vif en Europe aurait dépassé 115 DH/kg après application des droits et taxes habituels. Cela aurait porté le prix de la viande rouge à près de 254 DH/kg pour le consommateur final.
Autrement dit, les mesures prises visaient surtout à amortir un choc inflationniste déjà très lourd.
Cela ne signifie évidemment pas que le système était parfait. Aucun dispositif de cette ampleur ne pourrait l’être.
Mais réduire l’ensemble de la politique d’importation à une vaste opération organisée exclusivement au profit de quelques acteurs relève probablement d’une lecture très incomplète du dossier, voire une appréciation insuffisamment objectivée et précipitée.
IMPORTATEURS : UNE OUVERTURE PLUS LARGE QU’ON NE LE DIT
Un autre point mérite d’être regardé de plus près : le nombre réel d’opérateurs impliqués.
Les données disponibles montrent que les opérations d’importation ont concerné plusieurs centaines d’acteurs.
Pour les bovins destinés à l’abattage, 390 opérateurs ont participé aux opérations entre 2023 et 2026 avec, à la clé, plus de 591.000 bovins qui ont été importés.
Concernant les ovins destinés à l’Aïd Al Adha, le quota ouvert en 2024 était de 600.000 têtes. Les demandes exprimées ont dépassé 1,24 million de têtes, 227 importateurs ont déposé des dossiers, 160 ont été retenus et 92 ont effectivement réalisé leurs opérations. Ces chiffres montrent surtout une forte demande d’accès au dispositif.
Ils montrent aussi que le sujet des marges et des opportunités économiques existe bel et bien. Car lorsqu’un secteur devient fortement sous tension, il attire naturellement davantage d’acteurs économiques.
Les données disponibles montrent aussi que le secteur des importations peut effectivement générer des opportunités économiques et des marges dans un contexte de forte tension sur les marchés. Une telle situation attire naturellement des opérateurs disposant des capacités financières, logistiques et techniques requises. Toutefois, cette dynamique de marché ne saurait, à elle seule, être interprétée comme la preuve de l’existence d’un système fermé, d’un favoritisme ou d’une rente organisée, dès lors que l’accès à l’importation demeure ouvert à tout acteur remplissant les conditions requises.
LA QUESTION DES PRIX : UNE MÉCANIQUE PLUS COMPLEXE
C’est probablement ici que se situe l’un des plus grands malentendus du débat public.
Beaucoup pensent que l’ouverture des importations devait automatiquement faire baisser les prix. Or économiquement, la situation est beaucoup plus complexe.
Car même lorsqu’un marché est correctement approvisionné, les prix peuvent continuer à monter lorsque les coûts de production explosent, les coûts logistiques augmentent, la demande reste extrêmement forte, les comportements spéculatifs apparaissent et aussi surtout lorsque les anticipations psychologiques s’emballent du côté de la demande.
Le marché du mouton à l’approche de Aïd Al Adha est d’ailleurs un cas très particulier.
En quelques jours seulement, plusieurs millions d’acheteurs arrivent simultanément sur le marché. Cette pression suffit déjà à provoquer des tensions.
Dans ces situations, même un éleveur isolé au fond d’une région rurale peut décider lui-même d’augmenter ses prix simplement parce qu’il sent la demande monter ou entend parler de flambées ailleurs.
Les réseaux sociaux accentuent encore davantage ce phénomène. La hausse des prix devient alors autant psychologique qu’économique.
LE VRAI SUJET : LA SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE
Au fond, la crise actuelle révèle surtout quelque chose de plus profond : la fragilité croissante du modèle agricole et d’élevage face aux bouleversements climatiques.
Le Maroc compte près de 1,2 million de producteurs directement ou indirectement liés aux filières animales.
Le secteur, on le sait, constitue une source essentielle de revenus ruraux et donc un amortisseur social majeur. D’un autre côté, l’élevage est aussi un des piliers de la sécurité alimentaire donc un enjeu stratégique de souveraineté.
Or les sécheresses successives ont changé profondément les équilibres historiques de l’agriculture nationale. La raréfaction de l’eau, le coût croissant des intrants et la pression sur les ressources pastorales obligent désormais à repenser progressivement tout le modèle.
Cela signifierait de développer de nouvelles races plus adaptées, une alimentation animale différente et une gestion plus rationnelle des ressources hydriques. Mais aussi le développement des cultures fourragères, des dispositifs de soutien ciblés aux petits éleveurs en plus de la modernisation des circuits de commercialisation. Et enfin, probablement aussi la consolidation progressive d’un modèle de souveraineté alimentaire fondé à la fois sur le renforcement des capacités nationales de production et sur une insertion maîtrisée et sécurisée dans les échanges internationaux. .
UNE BATAILLE POLITIQUE MAIS AUSSI NARRATIVE
Le dossier du cheptel est progressivement devenu une immense bataille politique et émotionnelle qui fait le fonds de commerce idéal pour les spécialistes du populisme.
Et dans ce type de séquence, les chiffres eux-mêmes finissent parfois par devenir des armes narratives. Les montants massifs, en millions et milliards, impressionnent. Les images fortes marquent les esprits. Les accusations de rente ou de spéculation alimentent la colère sociale.
Mais une crise agricole de cette ampleur ne peut pas être résumée uniquement à une opposition entre « bons » et « mauvais » acteurs. La réalité est plus désordonnée. Plus complexe. Parfois contradictoire aussi.
Oui, certains acteurs ont probablement profité des tensions du marché. Oui, des opportunismes existent forcément dans des dispositifs aussi massifs.
Mais il est tout aussi vrai que le Maroc traverse probablement l’une des périodes les plus difficiles de son histoire récente en matière de ressources hydriques, de disponibilité fourragère et de pression climatique sur l’élevage.
Et c’est probablement là que réside le véritable enjeu des prochaines années : réussir non seulement à gérer les urgences conjoncturelles, mais surtout reconstruire progressivement un modèle d’élevage capable de résister durablement aux nouveaux chocs climatiques et économiques qui deviennent désormais structurels.









