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Les grands mots ne font pas un programme. Encore moins une politique crédible.

© D.R

Modernité. Progressisme. Justice sociale. Émancipation. Jeunesse. Égalité. Créativité. Dignité.

Tout cela est fort sympathique.

Le problème commence lorsqu’il faut transformer ce joli nuage de mots en politiques publiques.

Car aujourd’hui que nous disent certains exactement ?

Que le Maroc doit transformer ses infrastructures en égalité territoriale, son investissement en emplois, sa puissance économique en progrès social. Que l’école et la santé doivent être meilleures. Que les jeunes doivent avoir davantage de perspectives. Que les femmes doivent occuper toute leur place. Que la protection sociale doit préserver la dignité sans décourager l’initiative.

Tout cela est formidable.

Mais qui propose l’inverse ?

Quel parti marocain réclame aujourd’hui moins d’emplois, de moins bons hôpitaux, davantage d’inégalités territoriales et moins de perspectives pour les jeunes ?

Une pensée politique ne se définit pas par les objectifs auxquels tout le monde souscrit. Elle se définit par les choix qu’elle propose pour les atteindre, les arbitrages qu’elle assume et les moyens qu’elle mobilise pour les financer.

C’est précisément là que la démonstration déroulée par certains devient beaucoup moins convaincante. Faute de temps, parce qu’ils s’y prennent trop tard comme à leur habitude ? Ou par manque de contenu sérieux et de véritable vision longuement murie que seul un vrai travail sur le terrain peut produire ?

Dans tous les cas, pour camoufler leur carence, pourtant flagrante, certains, pour les besoins de leur campagne électorale n’ont trouvé d’autres choix que d’instrumentaliser les institutions à commencer par la plus haute du pays, en l’occurrence l’institution royale. Un choix incontestablement inapproprié que de la mêler à une bataille de partis politiques. Ainsi, ils nous expliquent, par exemple, que la prochaine étape devra être celle de la « transmission de l’ambition royale vers l’action gouvernementale ».

La généralisation de la protection sociale ? L’investissement ? L’eau ? Les infrastructures ? L’industrialisation ? La réforme de l’école ? La réforme de la santé ? Le développement territorial ? Tous ces chantiers ne sont-ils pas le noyau même de l’ambition et de la vision royale ?

Et tous ces chantiers n’ont-ils pas été l’épine dorsale de l’action publique ces cinq dernières années ?

Finalement, la vraie question sérieuse n’est pas de découvrir soudainement la nécessité de les « transmettre ».

Elle est de savoir pourquoi certains produisent les résultats attendus et d’autres insuffisamment ; pourquoi la puissance économique et infrastructurelle du Maroc se traduit encore imparfaitement en mobilité sociale, en emploi et en amélioration perceptible du quotidien.

C’est beaucoup plus compliqué qu’un problème de « transmission ».

Et certainement beaucoup plus compliqué qu’un problème de « modernisme ».

Car voici ensuite qu’apparaît l’autre grande clé d’explication : il faudrait une force « moderniste et progressiste » capable de combattre « l’obscurantisme ».

Mais de quel obscurantisme parle-t-on exactement ?

Qui l’incarne aujourd’hui ?

Par quelles politiques publiques ?

Par quelles propositions électorales ?

Par quelles mesures concrètes ?

À défaut de réponses, l’obscurantisme devient un adversaire extrêmement pratique : suffisamment inquiétant pour justifier le combat, suffisamment abstrait pour ne jamais devoir être identifié.

Surtout, cette vieille opposition entre « modernistes » et « conservateurs » permet d’éviter le débat beaucoup moins confortable pour certains.

Celui du pouvoir d’achat.

Celui de l’emploi.

Celui de l’efficacité de la dépense publique.

Celui de l’école.

Celui de la santé.

Celui des territoires.

Celui du financement des promesses.

Et sur ces sujets, les grandes proclamations identitaires deviennent soudain beaucoup moins utiles.

Prenons le PAM non pas tel qu’on le rêve, mais tel qu’il se présente lui-même aux électeurs.

Il promet notamment un million d’emplois nets, une croissance moyenne de 5 %, un chômage ramené à 7 % et un programme représentant 350 milliards de dirhams de dépenses supplémentaires sur cinq ans.

Tant mieux car voilà enfin de la vraie matière intellectuelle et concrète à discuter.

Poussons la folie jusqu’au bout et osons espérer qu’ils ont vraiment des réponses à ces quelques questions simples et triviales :

Comment obtient-on durablement 5 % de croissance ?

Comment crée-t-on exactement un million d’emplois nets ?

Quelle productivité ?

Quels secteurs ?

Quels effets d’éviction ?

Et surtout, puisque l’essentiel des ressources nouvelles permettant de financer le programme dépend précisément de la croissance supplémentaire attendue, que devient l’édifice si cette croissance est inférieure aux hypothèses ?

Voilà des questions politiques.

Mais le fait est que les grands mots et principes tels que « la modernité », « le progressisme » et « l’émancipation » n’y répondent absolument pas.

Il y a enfin quelque chose de curieux à vouloir absolument se présenter comme la force susceptible de réconcilier demain développement économique et progrès social sans examiner sérieusement ce qu’on a fait hier.

A ce que l’on sache, il y a une grande différence entre un think tank qui arriverait avec des idées neuves sous le bras et un parti politique. Encore plus quand ce parti gouverne et a gouverné pendant toute la législature qui s’achève.

Un parti qui a administré des départements majeurs et a, de ce fait, participé aux décisions de la majorité.

Oui il est parfaitement légitime qu’il revendique sa part des réussites à ce titre Mais pas que. Car il est tout aussi légitime qu’on lui demande aussi sa part des insuffisances.

On ne peut pas expliquer pendant cinq ans que l’action gouvernementale est collective et découvrir à la veille d’une élection que ses réussites appartiennent au bilan commun tandis que ses insuffisances appelleraient le « changement de cap » proposé par l’un de ceux qui tenaient précisément le gouvernail.

Construire un narratif qui décrit avec beaucoup d’éloquence le Maroc que presque tout le monde souhaite est une chose.

Démontrer pourquoi tel parti serait mieux armé que les autres pour le faire en est une autre.

Et entre les deux, il manque simplement l’essentiel :

les faits, les résultats, les choix, les arbitrages et les chiffres.

C’est moins lyrique que « combattre l’obscurantisme ».

Mais c’est justement à cela que servent des élections. Au cas où certains l’auraient oublié…

Saâd Benmansour