Olivier Tramond : «La tension avec l’Algérie, la Tunisie et le Maroc n’est sûrement pas liée à la politique migratoire de la France»

Olivier Tramond : «La tension avec l’Algérie, la Tunisie et le Maroc n’est  sûrement pas liée à la politique migratoire de la France»

Entretien avec Olivier Tramond, général de corps d’armée française

Vendredi dernier, le Policy Center for the New South (PCNS) à Rabat et le Centre HEC de géopolitique à Paris ont organisé une nouvelle édition des «Dialogues stratégiques» consacrée à «l’impuissance de la puissance et l’Indo-Pacifique : contours et enjeux». Une région dont les contours et les impacts sont explicités, dans cet entretien, par le général français Olivier Tramond qui a fait, lors de cet événement, deux interventions sur «les possibles conséquences de l’Afghanistan sur la bande sahélo-saharienne» et «la stratégie américaine dans la zone indo-pacifique». L’occasion de l’interroger sur l’extension des répercussions de cette région sur l’Afrique du Nord.   

ALM : Plusieurs faits marquent la zone indo-pacifique, quelle est l’actualité qui a fait que vous vous y intéressiez lors de cet événement ?

Olivier Tramond : L’actualité est celle d’un basculement de la grande stratégie mondiale. L’essentiel de l’activité stratégique, économique était basé sur la relation entre l’Amérique du Nord et l’Europe, notamment les mouvements commerciaux entre autres. De plus en plus c’est l’Asie qui capte les richesses et l’intérêt du développement. Dans le nouveau concept indo-pacifique on passe d’une notion Asie Pacifique qui comprend l’océan Pacifique et les pays d’Asie orientale, donc la Chine, le Vietnam, etc., à l’indo-pacifique, une zone énorme qui va des côtes de la Californie jusqu’à l’Afrique, c’est ça le nouveau sujet. L’essentiel du commerce mondial, soit le pétrole, entre autres, passe dans cette zone donc pas seulement le pacifique et pas seulement l’océan Indien. Aussi, les Américains sont inquiets de la montée en puissance de la Chine qui a une politique en apparence pacifique de développement avec la nouvelle route de la soie, des investissements sur tout ce trajet que ce soit de l’océan Indien même en Afrique peut-être même jusqu’en Europe parce que les Chinois ont racheté le port grec d’Athènes. Tout cela préoccupe les Américains qui voient une nouvelle puissance les concurrencer dans leur zone propre, soit l’océan Indien et la Méditerranée.

Il y a des flottes américaines qui maîtrisent cela. Donc les nouvelles stratégies américaines qui étaient mises en place s’appellent indo-pacifiques et pas Asie-Pacifique. Et c’est le sujet du colloque du vendredi. Pour ma part, je suis venu parce que j’ai commandé il y a dix ans les forces françaises dans le pacifique ; la France est une puissance du Pacifique. C’est le seul pays européen à avoir des populations, des intérêts, des zones économiques et des militaires dans le Pacifique. Donc nous sommes un acteur important. Il y a aussi un élément d’actualité qui est le fameux marché des sous-marins entre la France et l’Australie qui a été cassé par un futur marché avec les Américains. Donc nous sommes dans une période où chacun doit trouver sa place dans cette zone et la France revendique une place propre qui n’est pas inféodée aux Américains mais qui est une espèce de troisième voie et de manière légitime parce que nous avons une présence historique, des populations, plusieurs millions de Français, francophones qui habitent dans le Pacifique et l’océan Indien, la Réunion, la Nouvelle-Calédonie, Wallis-et-Futuna, Tahiti, nous avons beaucoup de territoires français et nous avons des militaires. A mon tour, j’ai commandé ceux du Pacifique, donc nous sommes légitimes à en parler. Nous ne sommes pas anti-américains mais nous pensons qu’ils doivent nous écouter. Nous avons une voix en nous-mêmes.

Lors de votre intervention, vous avez parlé du Sud de l’Afrique (Mali et Tchad entre autres), mais nous ne vous avons pas entendu parler des répercussions de l’Afghanistan sur l’Afrique du Nord. Qu’en dites-vous ?

Dans le séminaire, il m’a été plutôt demandé de réagir sur le possible impact de l’échec américain à Kaboul sur la situation au Mali. J’ai aussi parlé de la stratégie américaine au Pacifique. Sur le Maghreb, je pense que vous parlez des trois grands pays francophones, alliés de la France qui sont méditerranéens. Je dois dire à titre personnel que j’aime le Maroc, j’ai confiance dans le Royaume. J’étais très content d’être là. Le Maroc est un allié historique et très important pour la France. Pour les conséquences, il y a actuellement un débat intérieur dans l’Hexagone, parce que nous sommes à la veille des élections, sur la question de l’immigration. Il y a des partis qui veulent arrêter l’immigration. Logiquement, il y a une révision du nombre de visas vu à la baisse de 50%. C’est un irritant pour certains pays du Maghreb. L’Algérie l’a mal pris puisqu’elle a eu des mesures très pratiques, notamment sur l’activité militaire avec les Français. Donc l’impact et l’espèce de tension en ce moment avec l’Algérie, la Tunisie et le Maroc n’est sûrement pas liée à la politique migratoire de la France. Mais je ne peux pas vous en dire plus que je ne connais pas.

Revenons à la zone indo-pacifique. Qu’en est-il de son avenir selon vous ?

Les économistes, les analystes et tous les stratèges disent que cela va être le nouveau centre de gravité du monde. Actuellement, je crois que 40% du PIB du monde dans ces pays riverains va augmenter à 50%. De plus, la Chine est en passe de devenir la première puissance économique. Ensuite, il y a un phénomène sociologique et économique très intéressant en Asie, c’est la montée des classes moyennes, c’est-à-dire que c’est une chose qu’on ne voit pas ailleurs. Dans ces pays d’Asie nous voyons beaucoup de classes moyennes qui sont des consommateurs. Donc cela donne du dynamisme à l’économie. C’est un élément important et tout cela fait que le nouveau centre de gravité du monde sera au XXIème siècle l’Asie pacifique.

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