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Paroles de terrain : 11 Millions de personnes couvertes par l’AMO

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ce que les chiffres ne disent pas

Le filet qu’on ne voyait pas : «Le jour où j’ai appris sa maladie, la terre a cessé de tourner.»

Il y a des matins où l’on pose sa clé à molette et où l’on ne sait plus très bien pourquoi on travaille. Pas parce qu’on est fatigué. Pas parce que le moteur qu’on ausculte depuis deux heures refuse de livrer ses secrets. Mais parce qu’on vient d’apprendre que la vie de son fils tient à une somme qu’on n’a pas. Et qu’on ne sait pas où aller la chercher.

Ce matin-là, dans son atelier quelque part entre l’odeur de cambouis et le bruit sourd des marteaux, Omar a posé ses outils. Pas longtemps. Juste le temps que la terre cesse de tourner.
Omar est mécanicien comme son père l’était avant lui. Il aime préciser : «Je ne fais pas que changer des pièces ou réparer des pannes». Omar, c’est le genre d’homme qui écoute les voitures. Qui pose la main sur un capot comme d’autres posent la main sur un front fiévreux. Qui entend dans le cliquetis d’un moteur ce que les autres prennent pour du bruit. Des années de métier ont fait de lui un diagnosticien hors pair — celui qu’on appelle quand personne d’autre n’a trouvé. Ses clients qui repartent en souriant derrière leur volant, sont sa plus belle récompense. «Rien ne vaut les sourires ravis et satisfaits de mes clients quand ils repartent au volant de leur voiture», dit-il. Il a appris cette fierté-là à force de mains abîmées et de longues journées. Une vie simple, digne, construite pièce par pièce, comme les moteurs qu’il ressuscite.

Et puis il y a son fils. Lumière de ses yeux, raison de ses matins, sens de tout l’effort. «Mon fils, c’est toute ma vie. Sa venue au monde a changé ma vie. Je ne vis que pour lui.» Le gamin a cette façon adorable de résumer le travail de son père en une formule : «Toi, tu soignes les voitures des gens.» Omar rit à chaque fois. Et chaque fois, il y a dans ce rire quelque chose qui ressemble à de la plénitude.
Il faut comprendre ce que veut dire vivre « au jour le jour » sans que ce soit une plainte. Omar ne se plaint pas. Ses revenus sont modestes mais réguliers. Il subvient aux besoins de sa famille, la traite de la maison, la nourriture, les petites joies du quotidien. Il ne manque de rien d’essentiel. Mais il n’épargne pas. Il ne peut pas épargner. Chaque dirham gagné sert à vivre bien, maintenant, dignement. La vie d’un travailleur indépendant, c’est ainsi : on maîtrise le présent, on espère pour l’avenir, et on n’imagine pas que l’avenir pourrait arriver si vite, si brutalement.
Pendant longtemps, la question de l’assurance maladie ne s’était tout simplement pas posée. Pour les gens comme Omar, artisans, auto-entrepreneurs, métiers libéraux, l’assurance maladie, c’était un luxe réservé aux salariés. Alors on vivait sans filet. On espérait que le sort serait clément. On priait.

Le diagnostic est tombé un jour ordinaire. Omar ne se souvient pas exactement des mots du médecin. Il se souvient du silence qui a suivi. Il se souvient d’avoir regardé son fils sans savoir quoi lui dire. «Le jour où j’ai appris sa maladie, la terre a cessé de tourner. J’ai senti mon cœur se briser. » Mais les médecins étaient formels: l’enfant pouvait guérir. Une opération, et tout irait bien. Une opération à plus de 150.000 dirhams.
Cent cinquante mille dirhams. Omar a fait le calcul, encore et encore, comme on espère se tromper. Il ne s’était pas trompé. C’était une somme qu’il n’avait pas. Qu’il n’aurait pas avant longtemps. Peut-être jamais. «Je travaille dur et pourtant, pour la première fois, je me suis rendu compte que mes revenus ne suffisaient pas à protéger ma famille. Je n’avais aucun recours. » C’est là, dans ce creux d’impuissance absolue, qu’il a pensé à l’AMO.

Quelques mois plus tôt, il avait souscrit à l’Assurance maladie obligatoire pour les travailleurs non salariés, l’AMO TNS. Presque par réflexe, comme une simple formalité administrative. Un papier de plus, pensait-il. Ce jour-là, ce papier est devenu une bouée.
Il a déposé sa demande de prise en charge. 48 heures plus tard, la CNSS lui répondait : l’opération serait intégralement couverte. Intégralement. Le lendemain, son fils était hospitalisé. Omar a passé les heures de l’opération à prier. Il connaît cette attente-là, celle où le temps s’étire et où on donne tout ce qu’on a à Dieu parce qu’on n’a plus rien d’autre à donner. Et puis son fils s’est réveillé. Il s’est rétabli. Et quelques semaines plus tard, il courait dans l’atelier, entre les crics, les bidons d’huile et les capots ouverts, comme si rien ne s’était passé.
«Toi tu répares les moteurs des voitures, et moi les médecins ont réparé mon coeur.» Omar répète cette phrase que lui dit souvent son fils. Elle le fait sourire, les yeux brillants. C’est la plus belle définition qu’on lui ait jamais donnée de ce que c’est que de prendre soin des autres. «Quand je pose mes yeux sur lui, je suis l’homme le plus heureux. Je remercie Dieu. Et j’encourage tous les travailleurs à s’inscrire à l’AMO, c’est un formidable mécanisme de protection et de solidarité, qui permet d’être serein et rassuré sur sa santé et celle de sa famille. »

L’histoire d’Omar n’est pas une exception heureuse. Elle est le signal d’une transformation profonde et silencieuse. Jusqu’en 2021, les travailleurs non salariés, artisans, commerçants, professions libérales, auto-entrepreneurs,… représentaient une large part de la population active marocaine sans aucune couverture médicale publique. Des millions de personnes exposées, sans filet, à la maladie, à l’accident, à l’imprévu.
Depuis le déploiement progressif de l’AMO dans le cadre du chantier Royal de la généralisation de la protection sociale, plus de 11 millions de personnes ont pu accéder à une couverture médicale de base. Pour moins de 135 dirhams par mois et par foyer dans les premières tranches, le dispositif a changé l’équation pour des centaines de milliers de familles comme celle d’Omar.
Le chiffre ne dit pas l’angoisse d’un père dans une salle d’attente. Il ne dit pas les 48 heures suspendues entre la demande et la réponse. Mais il dit que quelque chose a changé dans la manière dont notre pays protège ses citoyens. TOUS ses citoyens de la même manière.

Il reste des défis. L’élargissement du réseau de soins conventionnés, la fluidité des remboursements, la sensibilisation des non-inscrits, des milliers d’Omar qui ne savent pas encore qu’ils ont droit à ce filet. Le chemin est long. Mais il est tracé.
Aujourd’hui, dans l’atelier d’Omar, un enfant court entre les voitures ouvertes. Il observe son père travailler. Il lui passe les outils qu’il reconnaît déjà. Il imite ses gestes avec les mains. Un jour, il choisira son propre métier, sa propre vie. C’est tout ce qu’Omar lui souhaite: le choix. La liberté de choisir.

 

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