Des équipements de dernière génération, une équipe engagée et le soutien de la société civile : au CHR de Fès-Meknès, l’unité de cathétérisme cardiaque change des vies et rapproche des soins de haute technicité de milliers de patients.
Il y a des nuits où le couloir d’un hôpital ressemble à une frontière. D’un côté, une vie suspendue. De l’autre, une équipe qui court, qui décide, qui agit dans le silence concentré de ceux qui savent que chaque minute compte. Au bout du couloir, une salle où des mains gantées guident un cathéter à travers une artère obstruée, un fil d’acier fin comme un espoir, avançant vers le coeur. Adil est de l’autre côté de cette frontière. Il l’a toujours été.
Adil est cardiologue au Centre Hospitalier Régional de Fès-Meknès. Mais avant d’être cardiologue, il est le fils d’un homme dont le coeur a un jour eu besoin de soins urgents. Il devait avoir l’âge où l’on commence à comprendre que les parents ne sont pas invincibles. Ce jour-là, en regardant son père partir en urgence, quelque chose s’est décidé en lui, pas encore un projet de vie, pas encore un plan, mais une direction. Une certitude sourde, du genre qu’on ne discute pas avec soi-même. « J’ai choisi de me spécialiser en cardiologie le jour où mon père a fait une arythmie cardiaque sévère. »
On a tenté de l’en dissuader. Les études sont longues. Elles sont dures. Le secteur public n’est pas généreux. Il n’a pas cédé. Il a suivi son cursus jusqu’au bout, et le jour de sa soutenance, il a récité le serment d’Hippocrate mot après mot, phrase après phrase, non pas comme une formalité, mais comme une promesse faite à voix haute devant Dieu, devant ses parents, fiers, assis au premier rang, « Je me suis juré que je vouerais ma vie à soigner les autres, à réparer les coeurs. »
Réparer les coeurs. Le serment était beau. La réalité, elle, avait d’autres couleurs. Les premières années dans le secteur public ont été un apprentissage de l’endurance, pas seulement médicale, mais humaine. Les longues nuits de garde dans des services sous-équipés. Les échographes en panne qu’on contourne avec de l’expérience et de l’intuition. Le manque de médicaments pour soulager des patients qui attendent, qui souffrent, qui font confiance à des médecins qui font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont.
Adil connaît ces situations par coeur. Il les a traversées des années durant, sans se plaindre, sans partir, alors qu’on lui en a donné l’occasion, plusieurs fois. « J’avoue avoir été tenté à un moment de travailler dans le privé. Mais l’argent n’a jamais été mon objectif. Ma place est ici. » Une affirmation qui résume une vocation et un choix.
Il travaillait avec acharnement en rêvant d’un jour meilleur. Celui où il pourrait enfin exercer son métier dans de bonnes conditions. Où on lui mettrait à disposition les outils nécessaires pour s’occuper dignement de ses patients. Ce jour semblait parfois très loin… Et puis il est enfin arrivé.
Le lancement de l’unité de cathétérisme cardiaque au CHR de Fès-Meknès n’a pas fait la une des journaux. Ce sont ces réformes-là, discrètes, techniques, décisives qui changent pourtant le système et sauvent des vies. Des équipements de dernière génération. Du personnel soignant renforcé. Une salle de cathétérisme dotée de technologies d’imagerie intravasculaire que seuls les grands centres hospitaliers universitaires pouvaient jusqu’alors se permettre. Et derrière cette avancée, une dimension humaine rarement mise en lumière : le partenariat noué avec la société civile, notamment l’association Injad valvulaire, qui a contribué à soutenir ces initiatives et rappelle que la santé ne se construit pas sans ses acteurs de terrain. « Ce jour est enfin arrivé. Je peux enfin faire ce pourquoi je me suis toujours battu. »
Dans la voix de Adil, ce n’est pas de l’enthousiasme qu’on perçoit. C’est le soulagement de quelqu’un qui a attendu longtemps, travaillé dur, refusé les compromis et qui voit enfin les promesses du serment devenir possibles à tenir. Ces 18 derniers mois, l’équipe d’Adil a réalisé près de 450 interventions de cathétérisme.
Le chiffre dit quelque chose. Mais il ne dit pas tout. Il ne dit pas la femme d’une quarantaine d’années arrivée avec un rétrécissement critique du tronc commun de l’artère coronaire gauche, une lésion qui, quelques années plus tôt, dans ce même hôpital, aurait nécessité une opération à coeur ouvert, des mois de convalescence, une traversée médicale lourde et à l’issue incertaine. L’équipe d’Adil est intervenue par cathétérisme. Succès total. Elle est rentrée chez elle, auprès des siens. Le chiffre ne dit pas non plus les patients victimes d’infarctus du myocarde pris en charge en urgence, artères débouchées en un temps record, lésions du myocarde réduites au minimum, vies sauvées dans la fenêtre étroite où chaque minute perdue est du muscle cardiaque abîmé pour toujours. « Je me sens béni d’avoir pu sauver ces patients. Chaque intervention réussie est une confirmation que j’ai fait les bons choix. »
Béni. Le mot est fort, venu d’un cardiologue qui parle d’habitude le langage précis de la science. Mais Adil n’a jamais complètement séparé les deux, le médecin et l’homme. C’est peut-être ce qui fait de lui ce qu’il est. Ce que fait l’équipe d’Adil au CHR de Fès-Meknès n’a rien d’ordinaire à l’échelle du Royaume. Ces interventions de cathétérisme complexes étaient jusqu’à récemment réservées aux grandes métropoles, aux cliniques privées, aux centres universitaires dotés de gros moyens. Pour un patient d’une ville moyenne ou d’un territoire rural de la région, une telle prise en charge impliquait un transfert, une attente, parfois trop de temps perdu. L’installation de ces unités dans les hôpitaux régionaux, dans le cadre de la politique nationale de renforcement de l’offre de soins et d’accès équitable à la santé, change la donne. Mais soyons honnêtes.
Une unité ne fait pas un système. Les listes d’attente restent encore longues dans bien des spécialités. Le déficit en personnel médical spécialisé dans les régions n’a pas encore disparu. La réforme est réelle. L’effort est sincère. Le chemin est encore long. Ce qui est certain, c’est que quelque chose a bougé. Et dans les couloirs du CHR de Fès-Meknès, ça se voit, ça se mesure, ça se vit. Cette nuit, peut-être, un homme, une femme, va sentir cette douleur-là, celle qui irradie dans le bras gauche, celle qu’on reconnaît dans les films et qu’on n’ose pas nommer quand elle arrive pour de vrai. Une ambulance va partir. Un couloir va s’éclairer. Une équipe va se mettre en place. Et au bout du couloir, Adil sera là. Avec ses mains formées pendant des années, son serment, son engagement, et des équipements qui, enfin, sont à la hauteur de ce qu’il a toujours voulu faire. Réparer les coeurs.
REPÈRES
Interventions réalisées
450 en 18 mois
Lieu
CHR de Fès-Meknès
Type d’actes
Cathétérisme cardiaque
Partenaire
Association Injad
valvulaire
Objectif
Des soins de haute
technicité plus proches
des patients










