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Des lettres persanes concernant le Maroc (8)

Ils ont des chirurgiens assez hardis pour percer l’hydrocèle à la lancette ; ils osent même enlever la cataracte. Je n’ai pas eu occasion de leur voir faire cette opération pendant mon séjour en Barbarie; mais j’ai rencontré un de leurs chirurgiens qui m’a dit l’avait exécutée avec succès.
L’instrument dont il s’était servi n’était autre chose qu’un bout de fil de laiton de cuivre, dont on avait rendu la pointe fort aiguë.
Les médicaments les plus en usage chez les Maures sont les topiques ; ils les préfèrent aux remèdes intérieurs, quoiqu’ils ne puissent avoir aucun effet sur les humeurs qui causent la plupart de leurs maladies. Il serait malaisé de leur faire comprendre comment une médecine, qui va d’abord dans l’estomac, peut guérir la tête ou tout autre partie du corps. Je dois dire qu’ils montraient beaucoup de docilité à prendre les remèdes que je leur conseillais, lorsque je pouvais les persuader qu’ils en obtiendraient quelque adoucissement à leurs maux. Quoique les mahométans aient une grande confiance en la médecine, ils n’en ont pas moins recours aux enchantements et aux amulettes ; mais ce qui est contradictoire, c’est leur croyance à la prédestination, et l’empressement qu’ils mettent à recourir à la médecine pour la moindre incommodité.
Parmi le grand nombre de malades qui me consultèrent à Larache, il n’y en eut qu’un qui me donna quelque témoignage de reconnaissance : tous les autres, bien loin de me remercier de mes soins, croyaient me faire un honneur, en s’adressant à moi.
Le seul Maure qui ne m’a point payé d’ingratitude était un vieillard au-dessus du commun : il fut si touché de mes attentions pour un être qu’il chérissait beaucoup, que, pour m’en récompenser, il m’envoya des volailles et des fruits. Il vint me voir avant mon départ, et m’assura qu’il n’oublierait jamais le service que j’avais rendu à son ami. Il insista pour que je lui promette qu’à mon retour je ne prendrais point d’autre maison que la sienne. Cet exemple de générosité est si rare chez les Maures, que je n’ai pas cru devoir le passer sous silence.
Le 4 octobre, à six heures du matin, je quittai Larache ; à dis heures je passai la rivière. J’aperçus dans l’après-midi les ruines d’un château qui avait été bâti anciennement par un Maure de grande distinction, qui fut condamné par l’Empereur à perdre la tête et à avoir son château rasé.
Beaucoup d’autres châteaux et de simples habitations, que j’ai vus démolis dans cet Empire, m’ont appris que la demeure des sujets d’un despote avait moins à craindre des ravages du temps courroux d’un maître absolu.
J’ai déjà parlé des vues agréables de Larache: celles qu’on trouve en allant de cette ville à Mehdia sont aussi plaisantes. Les arbres, dont les espèces sont très variées, et qui bordent le chemin, sont plantés avec tant de symétrie, qu’ils ont plutôt l’air de faire l’ornement d’un parc, que de croître dans un pays presque inculte. Je traversai plusieurs plaines que la main de l’homme n’avait jamais travaillées, mais qui offraient l’aspect des meilleurs pâturages. Je voyais, à très peu de distance du chemin, des lacs qui avaient plusieurs milles de long ; leurs bords étaient occupés par des camps arabes, et leur surface était couverte d’une multitude d’oiseaux aquatiques. La beauté du jour ajoutait un nouveau charme à ces scènes variées de la nature. A quatre heures après-midi, j’arrivai sur les bords d’un de ces grands lacs ; j’y fis placer ma tente au milieu d’un camp arabe.
Les camps dont il est ici question sont généralement fort éloignés des villes, et à portée des villages. Les tentes en sont très vastes ; on les construit avec des feuilles de palmier et du poil de chameau : elles sont soutenues par de forts bâtons de canne, et fixées sur les côtés avec des chevilles de bois. La forme d’une tente arabe ressemble à un tombeau, ou à la quille d’un vaisseau renversé. Elles sont très basses, et communément teintes en noir. La tente d’un «saïk», ou commandant, est beaucoup plus grande que les autres. Elle est toujours placée dans l’endroit le plus élevé du camp. Le nom que les Arabes donnent à ces camps est douars. Le nombre des tentes varie suivant la quantité d’individus qui composent une même famille ou une tribu. Il y a des douars qui n’en ont que quatre ou cinq, tandis qu’on en compte plus de cent dans un autre. Les camps forment un cercle ou un rectangle; mais la forme ronde est plus communément adoptée. Les Arabes laissent paître en liberté leurs bestiaux pendant le jour, et prennent les plus grandes précautions pour les mettre en sûreté pendant la nuit. Leurs tentes n’ont point d’ouverture au nord ; afin de n’avoir point à souffrir des vents froids ils placent donc l’entrée au sud.
Les Arabes qui demeurent dans ces camps semblent être d’une race différence de celle des Maures qui sont domiciliés dans les villes. Ceux-ci sont plus nombreux et mieux civilisés, à cause de l ‘éducation qu’ils reçoivent , et des avantages qu’ils retirent de leur commerce avec les Européens. Les Arabes qui sont toujours campés sur le bord des lacs paraissent fort éloignés d’aucune civilisation ; ils ne sont attachés qu’à leur famille et à leur anciens usages. Ce singulier peuple étant toujours réuni en tribu ne s’allie point avec les tribus étrangères. Un Arabe qui se marie n’épouse jamais de femme qe dans la tribu dont il est.
Cette coutume est suivie si religieusement, qu’à moins d’être parent à un degré quelconque, on ne peut habiter le même camp. Le mari, la femme et les enfants logent dans la même tente ; ils couchent ordinairement sur des peaux de mouton qui leur servent de lit. Les enfants restent avec le père et la mère jusqu’à ce qu’ils se marient. Alors la famille des nouveaux époux est obligée de leur donner une tente, un moulin à bras pour moudre leur blé, un grand panier, une tasse de bois et deux plats de terre. Ils ont après cela, pour vivre , un certain nombre de chameaux, de vaches, de moutons, de boucs et de chèvres, avec une provision d’orge et de froment proportionnée aux richesses des parents. Le mariage fait, le jeune ménage acquiert le droit de faire pâturer ses bestiaux dans le voisinage de sa tente, et de labourer les terres qui l’entourent ; ce qui le met bientôt dans une honnête aisance. Il est assez rere de voir plus d’une femme à un Arabe.

• Par William Lemprière
Voyage dans l’empire de Maroc et au Royaume de Fez

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