Que ces accusations soient portées contre un homme qui, pour avoir été un patriote hors pair, et pour avoir oeuvré pour le retour du Roi légitime, avait été plus d’une fois arrêté, et même condamné à mort par les occupants !
Que ces quatre accusations, aussi étranges les unes que les autres, soient adressées à un homme dont tout le tort est d’avoir consacré sa vie et ses efforts- depuis son plus jeune âge malgré les affres de la maladie- à la cause de la libération, au Maroc et dans le Maghreb arabe tout entier !
Qu’elles soient portées contre un homme que nos frères Arabes connaissent tous comme étant un des plus grands militants du panarabisme !
Qu’elles soient adressées aux directeur et rédacteur en chef de al-Tahrir, ce journal connu, depuis sa parution, comme étant le seul à s’être fait, à juste titre, le porte-parole des masses populaires,exprimant leurs aspirations tout autant que leurs peines ; ce journal qui s’est depuis toujours mis au service de l’Etat et des projets constructifs, n’hésitant jamais à dénoncer les foyers de corruption et de dépravation, où qu’ils fussent, mû en cela par le désir de voir le pays vite débarrassé de ces foyers ; qui, pour mieux servir le pays et mieux éclairer les citoyens, n’a eu cure des multiples complots et machinations dont il a été victime! Que ces accusations lourdes, grandioses et grossières, soient adressées à Baçri et Youssoufi, voilà que personne ne peut concevoir ni admettre, car nulle personne dotée de la moindre parcelle de bon sens ne saurait trouver de justification plausible à ces accusations. A moins que ce ne soit encore là un nouveau complot ou un autre aspect de la corruption administrative que al-Tahrir a toujours dénoncée.” Ibn al-Balad Bien évidemment, nombre d’avocats prendront la défense de Baçri et Youssoufi. Ils déposeront une demande de mise en liberté provisoire, ce que l’on accordera à Youssoufi, le soir du 30 décembre, pour des raisons de santé, mais que l’on refusera à Baçri. En fait, la véritable raison pour laquelle Youssoufi sera libéré est la campagne que la presse internationnale aura alors menée, exerçant d’énormes pressions sur les responsables qui étaient derrière son arrestation.
Réunis pour se concerter, ces derniers se rendirent compte qu’ils avaient commis une erreur grossière en arrêtant un tel homme, journaliste, qui plus est, et internationnalement connu. Aussi, décidèrent-ils de le remettre en liberté, pour mieux concentrer leurs efforts sur Baçri et les résistants d’une part, et sur l’UMT d’une autre. Youssoufi restera cependant en état de liberté provisoire jusqu’à ce que le tribunal prononçât, le 30 mai 1960, un non-lieu. Il partira alors se faire soigner à l’étranger, pour rentrer le 13 juillet, reprendre son poste de responsable à la tête de al-Raï al-Am, nouveau journal du Parti. Les choses en resteront là jusqu’à ce que, ce journal finissant par être suspendu le 236 novembre, à la demande de son directeur. Al-Tahrir reprît sa parution. En apparence, l’arrestation de Baçri et Youssoufi venait en réaction à ce que al-Tahrir avait publié concernant la mésaventure des résistants qui s’étaient rendus au Palais royal. Or, jugeant vraisemblablement malséant de mêler le Palais à cette histoire, les auteurs du complot contre l’UNFP se rabatteront sur l’article paru dans la rubrique Dans le mille, dont l’auteur avait repris -du communiqué publié par le Conseil national de l’UNFP- les paragraphes évoquant la contradiction entre le statut du gouvernement en tant que pouvoir exécutif, et la liberé que l’administration prenait vis-à-vis de lui. En fait, il ne s’agissait là que de prétextes destinés à amorcer l’exécution d’un complot depuis longtemps décidé, visant à briser l’échine de l’UNFP, en provoquant la chute du gouvernement Ibrahim, et en empêchant la mise en application des dispositions prévues par le ministre de l’Economie nationale, Abderrahim Bouabid, et visant à libérer l’économie marocaine de la sujétion à la France et de l’hégémonie des milieux usufruitiers “nationaux”. Nous savion jusqu’à la date même fixée pour la chute du gouvernement. Prévue pour le mois de juillet, elle sera reportée -lorsque cela s’averera impossible- au 15 décembre, date limite. L’arrestation de Baçri et Youssoufi advint donc ce jour-là, amorce de la mise en exécution du complot. On espérait en effet que l’interpellation des deux leaders allait provoquer une réaction violente des masses populaires de l’UNFP, ce qui fournirait un excellent prétexte pour l’arrestation des résistants et de tous les cadres du parti, pour aboutir finalement à la chute du gouvernement et à l’arrêt des réformes.
Le complot échouera. Au lieu des actes de violence qu’ils escomptaient, ses auteurs se heurteront à une immense campagne de solidarité menée par la presse dans le monde arabe, en France et partout dans le monde. Comme nous l’avons vu, ils finiront par obtempérer, relâchant Youssoufi -l’avocat et journaliste dont l’arrestation avait soulevé tant de vagues- pour mieux se consacrer aux résistants, comme nous le verrons plus loin.
Prétendu “Complot” contre le Prince héritier !
1- Un faux complot qui en cache un vrai
Il était évident que l’arrestation de Baçri et Youssoufi constituait l’amorce d’une vaste campagne de répression contre les résistants, l’une des trois forces principales formant l’UNFP. C’est ainsi que, le 17 décembre, quarante-huit heures seulement après l’interpellation des deux leaders, le résistant connu sous le nom de Michel Lahrizi (Haj Jilali Lahrizi de son vrai nom) sera enlevé. Ce résistant se distinguait de ses camarades par le fait qu’il avait une certaine culture, vu qu’il avait obtenu en France une licence ès sciences juridiques. Aussitôt rentré à la fin de ses études, il avait rejoint les rangs de la résistance. Le ministère de la Justice niera avoir la moindre connaissance de l’enlèvement. Autant que nous en sachions, son sort reste à ce jour indéterminé.
L’exécution du complot à grande échelle ne s’amorcera cependant que vers le milieu du mois de février, lorsque les arrestations toucheront les grands résistants, ainsi que les éléments de l’Armée de Libération qui oeuvraient dans les parties occidentale (Saqia al-Hamra et Wadi al-Dahab) et orientale (Tafilalet) du Sahara marocain. On mettra à profit le séisme d’Agadir -29 février 1960- dissoudre cette Armée qui, comme chacun le sait, avait réussi à libérer la totalité du territoire de Saqia al-Hamra, l’armée espagnole n’y conservant alors plus que quelques rares présides. Par ailleurs, les résistants arrêtés seront accusés de comploter pour attenter à la vie du Prince héritier. Dans un numéro du journal les Phares que publiait Ahmed Rédha Guédira, directeur du Cabinet du Prince héritier, on pouvait en effet lire qu’ “un membre de la résistance s’est présenté aux services de la Gendarmerie royale pour dévoiler un complot savamment préparé, ayant pour but d’attenter à la vie du Prince héritier”. L’article ajoutait que ledit résistant avait même “fourni la date et le lieu prévus pour l’exécution du complot”. Le journal de Guédira demandait que l’on poussât les investigations “jusqu’à parvenir aux chefs ; autant dire à la tête de la vipère”. Seulement, l’on ne révèlera jamais le nom du fameux confesseur. Jamais ausun d’entre les détenus ne sera confronté à lui. Jamais il ne sera cité à aucune étape de ‘l’instruction”!
• Par Mohammed Abed al-Jabri









