Le peuple livre bataille. Une bataille qui lui a été imposée et qu’il est prêt à poursuivre jusqu’à la fin avec volonté et détermination, car il sait pertinemment que la victoire lui est en fin de compte acquise. Les arrestations et tortures dont certains résistants sont vistimes, les conditions qui ont poussé des hommes à se cantonner dans les montagnes, le sentiment de mécontement qui ne fait que s’accentuer parmi le peuple, sont cependant, à notre sens, des choses dont nous aurions bien pu nous passer. Les problèmes dont souffre le pays ne sauraient en effet y trouver une solution. La solution de ces problèmes réside dans l’harmonie parfaite entre gouvernants et gouvernés, dans la confiance réciproque entre responsables et gens du peuple, et dans le sentiment de sécurité que doit éprouver autant le tenant d’un pouvoir -à quelque échelle que ce soit- que l’habitant du hameau le plus isolé.C’est seulement de cette manière que les problèmes du pays pourront être résolus. Il est encore temps de le faire d’une manière saine et naturelle, et nous avons tous intérêt à ce qu’il en soit ainsi car, autrement, cela se fera par lui-même, d’une façon ou d’une autre, selon la logique immuable de l’histoire”. L’enfant du pays
En fut-il finalement ainsi ?
Oui et non.
Oui, car le défunt Roi Mohammed V avait véritablement décidé de mettre fin à cette crise artificielle inventée sous le nom d’ “attentat à la vie du Prince héritier”. A l’occasion de la fête religieuse d’al-Adha, qui tombait le 3 juin 1960, il graciera donc la plupart des résistants mis en cause dans ce prétendu complot.
Ainsi seront libérés MM. Mohamed Baçri, Mohamed Bensaïd, Abderrahmane Zeyyate, Saïd Bounaïlate, Thami Nouamane, Bouchaïb Doukkali, M’barek Ouazzani, Mohamed Sekkouri, Jilali Khaïder, Mohamed Alaoui, Mohamed Khennouri, Omar Bansaïd, Mohamed Rawandi, Mohamed Nejjari, Bouazza Bouchama, Bouchaïb Naçiri, Mohamed Dhahbi, Mohamed Benlamine, et Belaïd Rami.
Quant à Mohamed Mansour, Bouazzaoui, Hachmi Moutawakkil, Mohamed Bouyezza, Azzouz et Driss Mouedden, ils venaient d’être relâchés peu auparavant.
5- Appel à tirer conséquence
C’est avec une immence joie que nous publiâmes la nouvelle. Une joie que seule égalait celle des masses populaires. Grâce aux commentaires que nous publions, rédigés par nous-mêmes ou reproduits d’après la presse étrangère -unanime à apporter son soutien à l’UNFP et à appeler ouvertement le Roi Mohammed V à intervenir avant qu’il ne soit trop tard-, ces masses étaient en effet parfaitement au fait de la fausseté des accusations, autant que des véritables causes résidant derrière le complot. Au lendemain de la libération des résistants, je publiai donc, dans le numéro du 5 juin de al-Raï al-Am, à la rubrique Franc-parler, le commentaire suivant : “Il y a deux jours, Mohamed Baçri retrouvait la liberté, et avec lui les résistants arrêtés il y a quelques mois sous des accusations dont nous avions plus d’une fois, sur les colonnes de ce journal, dénoncé la fausseté. Nous estimons inutile de revenir sur les péripéties et développements de ces titres événements, dont nos lecteurs connaissent déjà les moindres détails. Nous regrettons certes ces arrestations qui touchèrent des résistants ayant largement contribué à faire recouvrer son indépendance à notre pays, et déplorons le climat d’incertitude qui s’en est suivi. Nous saluons également, comme un signe de victoire de la justice et des valeurs nationales, la libération de ces résistants, après toutes les affres qu’ils ont endurées dans leur prison. Mais nous sommes encore plus enchantés de la profonde évolution constatée chez les masses populaires durant cette période certes courte, mais ô combien riche en enseignements et en conséquences !
Les colonialistes et leurs acolytes croyaient en effet qu’en arrêtant ces leaders du mouvement progressiste dans notre pays, ils allaient pouvoir tuer ce mouvement dans l’oeuf et provoquer une rechute dont le peuple aurait d’ailleurs chèrement payé les conséquences. C’était là la logique des instigateurs du complot dont nos frères furent victimes : logiques colinailiste, celle des traîtres et réactionnaires qui ne croient point au pouvoir, à la détermination ni à la volonté des peuples. Une logique colonialiste, qui a été et restera toujours bâtie sur les pressions, la violence et les machinations.
Notre pays avait connu ce genre de logique en 1953-1954 durant sa lutte pour l’indépendance, comme l’ont connu et le connaissent encore de nombreux pays, dont l’Algérie, où cette logique s’illustre de la façon la plus insolente, ainsi que d’autres pays frères de lutte en Afrique et en Asie. Ce qui vient d’advenir à Cuba, en Turquie et dans d’autres pays frères, prouve l’échec de cette logique, l’iniquité de cette stratégie, et démontre de manière historique et réaliste que les peuples, partout dans le monde, avancent vers la liberté et le développement, que les courants populaires dominant partout dans le monde doivent leur existence à la dynamique de l’histoire, tient leur force des faits historiques et des expériences vécues, et s’inspirent, pour se donner détermination et volonté, de leurs aspirations à un avenir meilleur, celui auquel tous les peuples rêvent. Un avenir bâti, avant tout, sur la liberté et sur la lutte des masses populaires face aux complots des colonialistes.
• Par Mohammed Abed al-Jabri









