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Tous pour le Sahara (11)

© D.R

Aussitôt, l’accord est dénoncé durement par l’Algérie qui se sent trahie. La cassure entre les deux pays va, dès lors, précipiter les événements. Les manœuvres ne cesseront pas, compliquant encore l’imbroglio ; la Tunisie, quant à elle, n’étant ni consultée ou informée sur une question qui intéressait pourtant l’évolution de toute la région. Le conflit devenait inévitable. Le 28 novembre, les Marocains occupent Smara. Le 10 décembre, l’ONU décide l’organisation d’un référendum au Sahara. Le 11, 4 000 soldats marocains occupent Laâyoune. De son côté, la Mauritanie, le 19 décembre, occupe Lagouira, à sa frontière avec le Sahara espagnol. Dans une conférence de presse, le roi Hassan II déclare : «Logiquement, j’attends qu’Alger me fasse la guerre».
Le 9 janvier 1976, l’armée marocaine fait son entrée à Dakhla (ex Villa Cisneros). Elle est rejointe le 12 par les Forces armées mauritaniennes. Le même jour, les derniers éléments de la Légion espagnole quittent le Sahara. Le 27, la guerre éclate entre les deux pays. L’affrontement est dur. La ville d’Amgala est occupée par le Maroc. Les communiqués contradictoires se succèdent, les campagnes de presse sont virulentes. Il y a grand risque que les escarmouches localisées soient dépassées et que les deux pays se dressent l’un contre l’autre.
Le 30, le Président Bourguiba nous convoque à une réunion restreinte à 9h 45 avec Nouira, le Premier ministre, Chatti, le ministre des Affaires étrangères, Chedli Klibi son directeur de cabinet et moi même. D’emblée, le Président me désigne pour une mission urgente auprès du chef d’Etat algérien et du roi du Maroc: «Je les voyais venir, dit-il, l’enjeu est trop grand (…). Il faut essayer d’arrêter cela, autrement, les choses vont aller trop loin». Je suis un peu gêné : essentiellement politique, cette mission délicate aurait dû revenir au Premier ministre ou au ministre des Affaires étrangères, présents à la réunion. Mais le Président n’a pas ce scrupule et n’explique même pas sa décision. Nous passons en revue, longuement, l’historique de l’affaire ; nous évaluons, sommairement, les potentialités des deux armées et jaugeons précisément les appuis extérieurs dont peuvent bénéficier l’une et l’autre partie. Bourguiba veut peser de tout son poids pour arrêter l’escalade. Il nous lit son interview au Monde (8 septembre 1974) : «J’ai dit au Premier ministre marocain qu’on était prêt à l’aider, s’il ne contrevenait pas à la décision de l’ONU d’accorder aux Sahraouis le droit à l’autodétermination…».
Un avion spécial de notre compagnie est aussitôt affrêté. Nous sortons de la réunion vers 11 h 30. Je m’envole à 14 heures pour Alger et déclare au départ : «Nous avons l’espoir de voir se dissiper dans les plus brefs délais les nuages qui obscurcissent les relations entre les pays frères». A l’arrivée, je confirme le cadre de ma mission et notre cortège se dirige directement vers le «Palais du peuple» où, accompagné de notre ambassadeur Mahmoud Maamouri, je suis introduit directement auprès du président Boumédiène, entouré notamment de Bouteflika, de mon homologue Ahmed Abelghani, du directeur général de la Sûreté, Ahmed Draya, et du colonel Mohamed Yahaoui. L’audience qui va durer de 17 heures à 19 heures, me permet d’exprimer longuement nos appréhensions et le souci majeur de Bourguiba de sauvegarder la sécurité dans la région. Je laisse entrevoir que nous sommes décidés à agir aussi auprès du Maroc et conclu ainsi : «La bonne volonté algérienne me permettra de continuer cette mission au Maroc. Boumédiène, calme mais déterminé, souligne :
«Nos rencontres au sommet, notre bonne volonté, ont été trahies par l’accord tripartite de Madrid qui réintroduit l’Espagne dans la région, et qui vise à un dépeçage et un partage du Sahara espagnol, aux dépens de tout un peuple qu’on veut lancer dans une diaspora, à l’instar du peuple palestinien. Nous aurons ainsi, bientôt, une deuxième Palestine dans la région (…) Aussi faudrait-il que nous convenions tous qu’aucun changement d’équilibre dans la région, géographique ou politique, ne puisse se faire sans l’accord de nous tous (…) L’Algérie, de toute façon, s’y emploiera (…) Mon pays est déterminé à lancer toutes ses forces dans la bataille en cas de nouvelle agression après Amgala, où nous n’avons pas voulu riposter pour éviter l’escalade (…) Tout le peuple algérien a démontré sa vigueur pendant la guerre coloniale (…) Je suis un homme de la guerre et de la montagne. Je ne pense pas que le roi du Maroc puisse renoncer, comme moi, aux fastes et aux palais».

• Tahar Belkhodja

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