AutomobileCouvertureUne

AUTOMOBILE : LA PROCHAINE BATAILLE DU MAROC

© D.R

Cliquez ci-dessus pour lire l’article 👇

Électrification, batteries, intelligence artificielle, logiciels embarqués, hydrogène, nouvelles chaînes de valeur… Après avoir réussi son pari industriel automobile, le Maroc doit désormais préparer celui de la mobilité du futur.

Transition  : En vingt ans, le Maroc est passé du statut d’importateur automobile à celui de première puissance industrielle automobile du continent africain. Avec près d’un million de véhicules produits chaque année, plus de 140 milliards de dirhams d’exportations et plusieurs centaines d’équipementiers implantés sur son territoire, le Royaume a réussi l’un des paris industriels les plus ambitieux de son histoire contemporaine. Mais alors que l’industrie mondiale entre dans une nouvelle révolution technologique portée par l’électrification, les batteries, les logiciels et l’intelligence artificielle, une autre question commence à émerger : le modèle qui a permis le succès du Maroc sera-t-il encore celui qui fera son succès dans vingt ans ?

Lorsqu’au milieu des années 2000 le Maroc lançait pour la première fois sa stratégie industrielle «Émergence», rares étaient ceux qui imaginaient que l’automobile, retenue alors comme un des métiers mondiaux, deviendrait, vingt ans plus tard, le premier secteur exportateur du pays.
À l’époque, le Royaume cherchait encore sa place dans les chaînes de valeur mondiales. La concurrence semblait écrasante presque insurmontable. L’Europe de l’Est attirait massivement les investissements industriels. La Turquie était déjà solidement installée dans le paysage automobile régional. Quant aux géants asiatiques, ils paraissaient hors d’atteinte. Le pari marocain pouvait alors sembler audacieux, voire insensé.

Pourtant, année après année, pièce après pièce, usine après usine, un véritable écosystème s’est construit.
L’arrivée de Renault à Tanger puis celle de PSA, devenu depuis Stellantis, à Kénitra, a profondément changé le paysage industriel national. Autour de ces constructeurs se sont progressivement agrégés des centaines d’équipementiers couvrant pratiquement tous les métiers de la filière : câblage, sièges, plasturgie, électronique, emboutissage, batteries, vitrage, systèmes électriques ou encore composants mécaniques.
Le résultat est aujourd’hui connu. Le Maroc produit près d’un million de véhicules par an, seuil de production à partir duquel une plateforme commence à devenir réellement compétitive. Les exportations automobiles dépassent désormais les 140 milliards de dirhams. Le secteur représente à lui seul plus d’un cinquième des exportations nationales. Le taux d’intégration locale dépasse les 65% et continue de progresser.

Que ce soit à l’échelle continentale, régionale et même mondiale, la performance est considérable. Mais paradoxalement, c’est précisément au moment où le Royaume atteint une forme de maturité industrielle que les interrogations les plus importantes apparaissent. Car l’industrie automobile mondiale est manifestement engagée dans la transformation la plus profonde de son histoire depuis l’invention du moteur à explosion.
Pendant plus d’un siècle, la valeur d’une voiture reposait essentiellement sur la mécanique. Le moteur thermique constituait le cœur du véhicule. Les performances, la fiabilité, la consommation, la qualité de fabrication et la maîtrise industrielle dépendaient avant tout de compétences mécaniques. Et c’est autour de cette logique et de ces concepts que se sont construites les grandes puissances automobiles mondiales.

Or ce modèle commence progressivement à évoluer. Pas à disparaître immédiatement. À évoluer. Car contrairement à certaines prédictions formulées il y a quelques années, le moteur thermique ne s’est pas évaporé du paysage mondial. Les ventes restent importantes dans de nombreuses régions du monde. Plusieurs constructeurs révisent même aujourd’hui leurs calendriers de transition.
Mais la tendance de fond est désormais difficilement contestable. Selon l’Agence internationale de l’énergie, les ventes mondiales de véhicules électriques ont dépassé les 17 millions d’unités en 2024.

Nouvelle géographie industrielle

En quelques années seulement, la voiture électrique est passée du statut de marché de niche à celui de segment majeur de l’industrie automobile mondiale.
Et sans grande surprise, la Chine domine désormais largement ce marché. L’Europe, principal donneur d’ordre et bassin de consommation pour le Maroc, poursuit, pour sa part, sa transition malgré quelques hésitations.
De l’autre côté de l’Atlantique, les États-Unis investissent massivement dans les nouvelles chaînes de valeur avec un champion mondial déjà bien installé, en l’occurrence Tesla.
Et, de manière générale, tous les grands constructeurs du monde reconfigurent progressivement leurs stratégies industrielles.
Pour le Maroc, la question n’est donc pas de savoir si cette transformation existe car elle existe déjà.

La véritable question est de savoir quelle place le Royaume occupera dans cette nouvelle géographie industrielle qui est en train de se dessiner.
Et la réponse est moins simple qu’il n’y paraît. Car le Maroc n’est pas aussi exposé qu’on pourrait le croire.
Une idée parfois répandue consiste à considérer que l’industrie automobile nationale serait prisonnière du moteur thermique et risquerait d’être marginalisée par la montée de l’électrique.
La réalité est beaucoup plus nuancée. D’abord parce que les constructeurs implantés au Maroc ont déjà engagé leur propre transition.
Des modèles hybrides sont déjà produits dans les usines marocaines. Plusieurs fournisseurs fabriquent déjà des composants destinés aux véhicules électrifiés. Le câblage, l’électronique embarquée ou certains systèmes électriques représentent déjà des segments importants de l’activité industrielle nationale.
Autrement dit, le Maroc participe déjà à la transition. Mais là encore, le véritable enjeu est ailleurs. Car la voiture du futur ne sera pas simplement une voiture électrique de par sa motorisation. La voiture sera de plus en plus aussi une plateforme technologique.
Pendant des décennies, l’essentiel de la valeur provenait de la mécanique.

Demain, une part croissante de cette valeur proviendra probablement des logiciels, de la data, de l’intelligence artificielle, des systèmes de conduite assistée, des outils de cybersécurité, des services connectés et de l’électronique embarquée.
Certaines estimations indiquent déjà que plusieurs dizaines de millions de lignes de code équipent les véhicules les plus avancés. Chez certains constructeurs, les mises à jour logicielles deviennent presque aussi vitales que les évolutions mécaniques.
La voiture commence progressivement à ressembler à un ordinateur sur quatre roues. Et cette évolution change profondément les règles du jeu industriel.
Le défi pour le Maroc n’est donc plus seulement de produire davantage de véhicules. Il est de produire davantage de valeur. C’est précisément là que les nouvelles opportunités apparaissent.
L’une des plus importantes concerne les batteries. Aujourd’hui, entre 30 et 40% de la valeur d’un véhicule électrique est concentrée dans sa batterie.

Atouts

La bataille mondiale ne porte donc plus seulement sur les usines d’assemblage. Elle portera désormais aussi sur les matériaux critiques, les cathodes, les composants chimiques, le raffinage, le recyclage et les technologies de stockage d’énergie.
Or il se trouve que le Maroc dispose de plusieurs atouts rarement réunis dans un même pays.
Des ressources minières stratégiques, les plus grandes réserves mondiales de phosphates, une montée en puissance rapide des énergies renouvelables, la proximité géographique immédiate avec le marché européen, des infrastructures portuaires parmi les plus performantes du bassin méditerranéen… Autant d’éléments qui pourraient permettre au Royaume de capter une partie de cette nouvelle chaîne de valeur.
Et ce mouvement a déjà commencé. Plusieurs projets industriels liés aux matériaux destinés aux batteries émergent progressivement.
Ils restent encore modestes à l’échelle mondiale. Mais ils témoignent d’une direction stratégique. Car au fond, l’enjeu n’est peut-être plus seulement automobile. Il devient énergétique, technologique et industriel à la fois.

Transformer les acquis en tremplin

Un autre chantier commence également à prendre forme : celui de la mobilité intelligente.
L’intelligence artificielle, les systèmes autonomes, les logiciels embarqués, les plateformes numériques et les services de mobilité créeront probablement de nouvelles chaînes de valeur dont l’importance est encore largement sous-estimée.
Le Maroc possède déjà une base intéressante dans les métiers du numérique, de l’offshoring, de l’ingénierie et des technologies de l’information.
La question est de savoir comment rapprocher ces compétences de l’écosystème automobile existant. Car la prochaine révolution automobile pourrait être moins mécanique que numérique.
Et dans ce domaine, rien n’est encore figé. Le plus grand risque pour le Maroc n’est probablement pas l’arrivée de l’électrique. Le plus grand risque serait de considérer que le succès actuel suffit.
L’histoire industrielle contemporaine a déjà montré que les leaders d’une époque ne sont pas toujours et forcément ceux de la suivante.
Les positions acquises doivent constamment être réinventées. Le Maroc a réussi la première bataille : celle de l’industrialisation automobile.
La seconde commence à peine. Et elle pourrait être encore plus décisive que la première.
Mais une chose est sûre : La véritable question ne devrait pas être celle de savoir si le Maroc continuera à produire des voitures dans vingt ans. Il en produira probablement davantage qu’aujourd’hui.

La question est plutôt de savoir quelle part de la valeur mondiale de la mobilité il parviendra à capter.
Et avec un recul de presque deux décennies, le Royaume se trouve aujourd’hui dans une situation assez proche de celle qu’il connaissait au moment du lancement de la stratégie Émergence. À l’époque, il fallait convaincre que le Maroc pouvait devenir une puissance automobile. Aujourd’hui, il faut imaginer ce que pourrait être sa place dans l’automobile du futur.
La différence de taille est que cette fois, le Royaume ne part pas de zéro. Il dispose déjà d’une industrie, d’infrastructures, d’un savoir-faire et d’une crédibilité internationale. Reste désormais à transformer cet acquis en tremplin vers la prochaine révolution industrielle. Les vingt dernières années ont permis au Maroc de monter dans le train de l’automobile mondiale. Les vingt prochaines diront s’il parvient à monter en tête du convoi.