Chroniques

Ces mauvais payeurs qui dérangent nos relations pro et nous font violence silencieusement

Sophia El Khensae Bentamy | Consultante, coach et enseignante en techniques de communication, coach en psychologie positive et en thérapie par le rire.

Mieux communiquer, mieux vivre…

Compétence relationnelle
Le plus violent n’est parfois même pas le retard de paiement. Le plus violent, c’est de devoir courir après son propre argent. De devoir relancer une fois, deux fois, dix fois. De devoir justifier sa demande, alors qu’on ne fait que réclamer ce qui est légitimement dû.

Il y a des personnes qui paient leurs factures avant même qu’on les leur réclame. D’autres remercient, règlent rapidement et considèrent cela comme une évidence.
Et puis il y a les autres.
Celles qui trouvent toujours une excuse. «Le virement est parti.» «Mon comptable est absent.» «Je te fais ça demain.» «Tu comprends, en ce moment c’est compliqué.»
Demain devient la semaine prochaine. Puis le mois suivant. Et parfois plusieurs mois plus tard.
Pendant ce temps, celui qui a travaillé attend.
Il doute.
Il relance.
Il culpabilise presque de réclamer ce qui lui appartient.
J’ai eu la chance, dans mon parcours, de collaborer avec une immense majorité de partenaires respectueux. Mais comme beaucoup de professionnels, j’ai aussi connu cette expérience désagréable d’un partenaire qui, avant la prestation, était d’une bienveillance exemplaire. Disponible, souriant, à l’écoute, prêt à accepter toutes les conditions.
Puis, une fois le travail terminé, tout change.
Les réponses deviennent rares. Les promesses se multiplient. Les reports s’enchaînent. Et récupérer le paiement devient parfois plus difficile que réaliser la mission elle-même.
Ce n’est pas seulement frustrant.
C’est une forme de violence.
Une violence discrète, silencieuse, presque invisible, mais une violence tout de même.
Car au-delà de l’argent qui manque, il y a tout ce qu’il représente. Derrière chaque facture impayée, il y a un professionnel qui a lui aussi des engagements : des salaires à verser, des fournisseurs à régler, des charges, une famille, un loyer, des projets.
Mais le plus violent n’est parfois même pas le retard de paiement.
Le plus violent, c’est de devoir courir après son propre argent.
De devoir relancer une fois, deux fois, dix fois.
De devoir justifier sa demande, alors qu’on ne fait que réclamer ce qui est légitimement dû.
Comme si le professionnel devenait un mendiant de son propre travail.
Cette inversion des rôles est profondément blessante. Elle abîme l’estime de soi, détériore la relation et installe une fatigue émotionnelle que peu de mauvais payeurs mesurent réellement.
Personne ne devrait avoir à quémander le fruit de son travail.
Parce qu’un paiement n’est pas une faveur.
C’est la reconnaissance d’un engagement tenu.
Alors, qui sont ces mauvais payeurs ?
Sont-ils forcément malhonnêtes ?
Pas toujours.
On retrouve plusieurs profils.
Il y a ceux qui gèrent très mal leur trésorerie. Ils vivent au jour le jour, repoussent les échéances et financent leurs difficultés… avec l’argent des autres.
Il y a ceux qui entretiennent un rapport compliqué à l’argent. Dépenser leur coûte presque physiquement. Chaque paiement est vécu comme une perte plutôt que comme la contrepartie normale d’un service reçu.
Il y a aussi les personnes qui profitent volontairement de la gentillesse des autres. Elles savent que certains professionnels hésiteront à insister, par peur d’abîmer la relation.
Et puis existent, malheureusement, les véritables profiteurs. Ceux qui considèrent que retarder un paiement est une stratégie normale de négociation, voire une façon d’améliorer leur propre trésorerie.
Dans la sphère personnelle, le phénomène est parfois encore plus délicat.
Parce qu’il y a l’amitié.
La famille.
Les connaissances.
Comme si ces liens donnaient le droit d’oublier de payer un repas, un objet acheté, une prestation ou un accompagnement professionnel.
Au contraire.
Les personnes que nous aimons devraient être les premières que nous respectons.
Faire attendre quelqu’un que l’on apprécie est rarement une preuve d’affection.
Au fond, le mauvais paiement dépasse largement la question financière.
Il envoie un message.
«Mon urgence est plus importante que la tienne.»
«Ton travail peut attendre.»
«Ton temps vaut moins que le mien.»
Sans forcément en avoir conscience, certains détruisent ainsi la confiance qu’ils avaient mis des années à construire.
Que faire lorsqu’on est victime de ce type de comportement ?
D’abord, arrêter de culpabiliser.
Réclamer son dû n’est ni un manque de classe ni un manque de confiance. C’est défendre la valeur de son travail.
Ensuite, clarifier les règles dès le départ : devis signé, acompte, échéances précises, pénalités prévues lorsque la loi le permet, relances écrites et professionnelles.
Plus les règles sont claires, moins elles deviennent personnelles.
Enfin, accepter une réalité parfois difficile : un client qui paie systématiquement en retard est peut-être un client qu’il faut savoir quitter.
Toutes les collaborations ne méritent pas d’être conservées.
Et si, en lisant ces lignes, vous vous reconnaissez dans le rôle du mauvais payeur, posez-vous une question simple.
Quand vous retardez un paiement, que retardez-vous réellement ?
Un virement ?!
Ou la tranquillité d’esprit de quelqu’un qui a travaillé honnêtement ?
Payer à temps n’est pas seulement une obligation légale.
C’est une compétence relationnelle.
Une marque de respect.
Une preuve de fiabilité.
Et peut-être, tout simplement, une façon élégante de dire à l’autre :
«Ton travail a de la valeur. Je le reconnais. Et je l’honore.»
Parce qu’au fond, mieux communiquer et mieux vivre, c’est aussi savoir payer… au bon moment.

Lire votre journal

EDITO

Couverture

Nos suppléments spéciaux