Chronique : Les enfants de demain

Chronique : Les enfants de demain

Ces jeunes confinés fuient dans une inversion de rythme du sommeil, des smartphones ou des tablettes et refont le monde à travers les jeux en ligne.

Par Dr Imane Kendili
Psychiatre-addictologue

L’ère du virus apporte une fracture dans les habitus et conditionnements antérieurs. Les modes éducationnels, la transmission des valeurs et percepts de vie sont en perpétuels remaniements. Quant aux sociétés dites en transition oscillant entre tradition encore fortement ancrée et modernité téléportée souvent aboutissant à des injonctions contradictoires apportant mésestime de soi, insatisfaction ou course à la reconnaissance. Reconnaissance non reconnue par les ascendants à la plastique tradi dont la progéniture est historiquement synonyme de revenus et de retraite, que ce soit par le travail ou le mariage.

Reconnaissance non attendue d’une progéniture reine dictatrice accro au sein maternel déchu puisque le plaisir artificiel a plusieurs seins et abreuve sans demander de retour.
Nombreux sont les sociologues ou psychiatres qui se sont penchés sur la question de la jeunesse et l’absence de rituels de passage pérennisant une sorte d’immaturité et absence de responsabilité.
L’individualisme et l’absence d’empathie se ressentent et aucun étendard valeureux ne sera porté au nom d’une cause humaniste.
Car l’humanité c’est moi. Et le monde s’écroule sur ma tête quand je ne peux avoir mes sushis à l’heure ou la dernière console de jeu.
Les batailles sont menées et toutes gagnées sur console et les jeux en ligne sont la réalité virtuelle de l’engagement à la cause.

Tout y est plus facile. Tout y est si réel sans bouger de son siège, de sa chambre avec plateau repas servi par maman à l’appui. Il est important que nous ne parlions pas de jeunesse dorée ou issue de couches sociales dites favorisées. Pas du tout. Car les grands pachas existent autant chez les riches que les pauvres. Des fois même plus chez les pauvres. Quel ne fut pas mon étonnement d’entendre une femme d’âge moyen gagnant sa vie en faisant des ménages, dont le mari fumeur de cannabis se fait entretenir, me dire avec frénésie et fierté que son fils de 3 ans ne manquait de rien, qu’elle faisait «dart» pour lui payer la dernière tablette (2 x son salaire) et que celui de 6 ans avait un iPhone d’occasion tandis que celui de 16 amoureux du Wydad avait droit à des baskets dernier cri à crédit. Fièrement, elle répète que ce sont de vrais bourgeois et qu’elle se sacrifiera pour eux, pour qu’ils étudient et qu’ils ne manquent de rien.

La mesure est la démesure. Un enfant éduqué à tout avoir, qu’on récompense d’exister, qui n’a pas conscience des réalités sociales de ses parents, qu’on éduque à la récompense maîtresse et aucun besoin de retour pas plus émotionnel que responsable. Et on s’entend répéter qu’on ne comprend pas cette évolution des jeunes pour lesquels on aurait tout fait. Ces enfants «rois» dès la naissance qu’on inscrit sur une liste d’attente pour la crèche la plus en vogue à peine nés ou qu’on garde dans le cocon entre écrans et girons avant de se désoler d’un retard de langage ou d’un trouble envahissant du développement. Parents nourriciers jusqu’à la moelle en fuite d’une réelle implication. Dans le don «objet» mais pas le don de soi en fuite dans l’action exhumant leur angoisse existentielle. La parentalité est une tâche devenue peu spontanée ou naturelle et l’image ayant pris le dessus, se faire bien voir est bien plus important que le devoir.
Parents hélicoptères ou parents Pères Noël nourrissent le narcissisme croissant d’enfants et d’adolescents toujours plus avides, sans limites et ayant pour seule valeur un Moi démesuré.
Tout sur un plateau d’argent. Quel malheur ! Que reste-t-il à ces enfants dont on réalise les rêves avant leur éclosion, ces enfants objets puisque rien n’est laissé à l’apprentissage de la vie ?

Leurs vies sont taillées sur mesure à l’image d’une vie fantasmée pas leurs parents.
Nombreuses les sonnettes d’alarme enclenchées pour parler des percepts d’éducation chez l’enfant et l’adolescent. On a prôné la sociabilisation et la responsabilisation. Répondre de soi, de ses actes mais surtout de ses pensées et construire son estime de soi et ses valeurs. Mais penser est fastidieux, pire, penser est inutile, tout est déjà pensé, mâché et vomis. Pourquoi sortir de chez soi et du confort servi par une parentalité en agonie des percepts d’accompagnement réel de sa progéniture et qui a confondu inconsciemment ou consciemment aimer avec posséder.
La mission parentale agonise et l’enfant-objet fantasmé d’une reconstruction d’un moi parental éclaté devient très rapidement le bâton ou le poignard aiguisé comme on peut le voir lors d’une séparation ou divorce.

L’individu s’approprie tout sauf ses pensées ou décisions. C’est plus facile de fonctionner de manière centripète que centrifuge. Tout vient d’ailleurs de l’autre, de l’environnement, de l’enseignant, de la société, du média, du voisin, du politique, du monde mais jamais du moi. Or, l’humain pur produit de la nature, a une fonctionnalité centrifuge de l’intérieur vers l’extérieur tout comme toute création dans ce monde, animale ou végétale.
La gestion de sa parentalité fait peur, donc on en fait une liste de tâches à remplir, tâches dictées par un monde à l’humeur labile ou remplir est bien plus rassurant que construire.

La labilité est la règle, toujours garder son postérieur entre deux sièges, ne pas se mouiller, changer de bord si nécessaire et de discours. Mais l’éducation est surtout imbibition, et les valeurs ou les modes de vie se transmettent par coping-modeling. Intégrer les règles est nécessaire et avoir un cadre également de vie commune en respectant l’espace de l’autre dans ses dimensions les plus larges.
La difficulté des enfants et adolescents d’aujourd’hui est que l’espace est infini et leur appartient. Les rapports sociaux sont pédants quand nous devons rencontrer et construite une histoire ou tisser des liens. Ça prend du temps d’avoir des amis ou un amour, des relations dans la vie réelle. Les réseaux sociaux permettent tellement plus d’opportunités et des amis de partout et des listes en milliers d’amis sans aucun effort. Tout est plus accessible et les perceptions de la vie virtuelle sont matérialisées et palpables.
La violence est sacralisée, les jeux en ligne sont faits de guerre et de tueries en tout genre. L’impulsivité est au rendez-vous, la désociabilisation et bien entendu l’addiction.
Addiction majeure bien plus délétère car comportementale, à l’image du virus car bien qu’ayant les mêmes rouages cérébraux, il n’y a pas de substance à combattre. Nous en sommes le vecteur ou les initiateurs de la même façon.
Les rituels qui subsistent sont l’école, quelques repas familiaux, des voyages tristes à la carte, un peu de musique engagée revisitée …
Et aux psychologues de clamer l’importance des activités parascolaires, des sports d’équipe, de l’importance d’évoluer dans un groupe, de faire du théâtre pour mieux s’affirmer et l’art !! L’éducation à l’art !!

Apprendre à jouer d’un instrument, peindre, écrire, dessiner autant d’activités projectives sur les capacités imaginaires et de réflexion. Jouer d’un instrument fait appel aux mêmes aires somesthésiques cérébrales que l’aptitude aux mathématiques.
La réflexion et la construction cognitive sont couplées à l’imagination et à l’art. La nature et la création sont un art. Les mathématiques n’existeraient pas sans l’imaginaire et une pensée construite sur la créativité. La créativité n’est malheureusement pas un des fleurons des enseignements et apprentissages.
Réfléchir, se questionner, chercher, résumer, penser, créer sont autant de choses qui font perdre du temps et que la Toile fait bien à notre place. Au meilleur des cas, Wikipédia est la référence suprême.

Devant ce constat palpable, qu’en est-il des enfants et adolescents de l’après-virus ? Quels outils ont-ils pour affronter la réalité du changement ? Pourront-ils accéder à ce nouveau monde avec la solidarité, l’engagement, l’implication communautaire tant attendue dans les discours des uns et des autres.
Le confinement nécessaire dessert la sociabilisation, les rituels de vie, le contact humain et nourrit la distanciation, le retrait, les addictions aux écrans chez les plus jeunes.

Ces jeunes confinés fuient dans une inversion de rythme du sommeil, des smartphones ou des tablettes et refont le monde à travers les jeux en ligne.
Mais l’après-virus est un nouveau monde. Un nouveau monde avec de nouvelles règles qui pourraient voir grandir la distance entre les humains, mourir la notion d’amitié ou d’amour, et éclore un individualisme encore plus marqué.
L’attente affirmée par plusieurs penseurs de différents bords quant à une crise à l’image d’une guerre ou d’une épidémie de choléra dont on sort plus forts, grandis, plus solidaires et responsables, semble ne pas s’être penchée sur les plus jeunes qui eux, sont encore à se lamenter sur le taco fermé à cause du confinement et de leur mauvaise connexion internet.

Comment les impliquer dans leur processus de changement pour que la conscience de la fin d’un monde et la réalité d’un nouveau monde, dont on ne connaît pas les rouages mais dont on ressent les prémices, soit partiellement comme on le fantasme.
Le monde nippon a déjà ses poupées. Le Pokémon go a intégré le virtuel dans le réel et l’addiction majeure qu’il engendre fait perdre tout repère temporel spatial et on suit ses Pokémon en oubliant ses enfants sur le quai d’une gare. Les enfants de demain ont déjà des parents de substitution choisis, les adultes de demain auront-ils des amis, des collègues, un partenaire ou un conjoint ou sera-t-il plus sain, plus safe d’avoir sa poupée ?

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