Chronique : L’humanité en question

Chronique : L’humanité en question

La peur est devenue notre lot psychosocial et biologique. Et la nourrir est plus sécurisant que la transcender. Tel est le paradoxe de l’homme d’aujourd’hui. Il désire et refuse. Il veut et rejette.

Par Dr Imane Kendili
Psychiatre-addictologue

Les relations humaines n’existent plus. Le moindre sentiment est monnayable. La moindre émotion suscite d’abord un calcul préalable. L’élan spontané n’existe plus. Le don de soi au nom de l’autre n’a plus droit de cité. Tout devient biaisé dans un monde qui a déjà changé de visage. Tout ce qui fait notre essence première semble nous avoir quittés.
L’amitié a un prix. L’amour a un coût. Les relations sont marchandées. C’est du donnant donnant. Rien de pur. Rien de vrai. Une réelle mascarade du ressenti et de l’émotion dans un contrôle défaillant inconscient de l’attachement.

S’il existe. Car l’attachement est tributaire de notre histoire, de notre enfance, de nos premières interactions maternelles, qui elles, dans un contexte socioculturel matriciel ancré, bien que refusé, sont une hécatombe palpable de l’adulte en proie à une culpabilité, sans objet réel, bien souvent devant l’enfant-Dieu, désiré, déchu, au regard d’une mère souvent tyrannique par amour. S’attacher est, à y voir plus clair, assez péjoratif et vient du mot en ancien français estachier, qui consiste à maîtriser un animal, le lier pour qu’il ne morde pas.
Ainsi, bien souvent l’attache est telle que plus proche est l’ennemi, plus lié, plus soudoyé corps ou âme, plus percutant est le ressenti. Il est plus excitant d’attacher un loup ou un lion qu’un agneau.
Mais cet attachement est un réel suicide de l’âme car en l’attachant on s’attache et en s’attachant on dépérit.

L’âme se nourrit de contrées sauvages et nouvelles et le corps oublie.
Le renouveau, la conquête, la prédation sont les véritables étendards du sentiment. Car quel est l’intérêt si ce n’est un tableau de chasse conscient ou inconscient démontré à ses semblables. Mais le plus risible c’est que les hommes, failles narcissiques surdimensionnées obligent, se pensent différents ou mieux encore uniques. Une pensée plus biologique me vient à l’esprit, les neurones miroirs. Ces neurones sensori-moteurs sont assez bluffants, ainsi l’amour qu’on se porte peut induire les autres à nous porter de l’amour ou encore nous aimons souvent chez l’autre l’image qu’il nous renvoie de nous-même. Mais alors quand j’aime, quand j’éprouve de l’amitié, une attirance ou même un désir sexuel, ne serais-je pas attiré par le moi en l’autre ?
Ce moi que je ne maîtrise pas, que je ressens et qu’il est plus facile de maîtriser chez l’autre que chez moi.

Autres possibles également. Dans le champ de la neurobiologie le ressenti est un art hormonal. Ainsi, si l’attirance première peut être impulsive et animale en amour, le lien et l’attachement sont l’apanage de l’ocytocine. Chez l’homme, l’effet de l’ocytocine est probant sur la confiance, l’empathie, la sexualité, le lien conjugal et social et la réactivité aux stress. Il y a une petite distinction à faire entre l’ocytocine intracérébrale et périphérique. L’hormone en intracérébral agit en neuromédiateur avec un rôle direct sur les émotions et les comportements. Nous avons des récepteurs distribués dans tout le système cérébral en particulier dans le système limbique et l’amygdale. Pourquoi tant de détails ?
L’amygdale est le centre de la peur. L’ocytocine pourrait avoir une action inhibitrice sur l’amygdale et donc sur la perception de la peur. Ceci est surprenant car nous pourrions alors avoir confiance, nous attacher, aimer et vouloir avoir des relations sexuelles ou vivre avec quelqu’un qui déclenche notre ocytocine et inhibe notre perception de la peur. La sécurité émotionnelle. Le système en cause est le système gabaergique, ce même système qui est sollicité par l’alcool ou les benzodiazépines (anxiolytiques) et qui aurait un effet anxiolytique à court et moyen termes, et permettrait de lever l’inhibition chez les personnes avec phobie sociale.

Cette hormone sécrétée au niveau de l’hypothalamus est dite l’hormone de la monogamie. Mais alors, la monogamie de plus en plus difficile et impensable, la liberté de son corps, les partenaires multiples, le non attachement prôné au nom d’une modernité libre aliénante ne seraient-ils pas une fuite existentielle anxiogène. L’insécurité règne et nous ne trouvons d’attache émotionnelle nulle part. Changer d’environnement, de travail, de partenaire, de groupes d’amis, de maison, d’épouse, de voisins est vécu comme un nouveau souffle nécessaire pour une retombée d’autant plus insécurisante car je quitte par peur d’être quitté. Je me libère et refuse le lien protecteur et m’attache, inconsciemment certes, mais sûrement à l’insécurité car je la connais. L’insécurité émotionnelle permet de fuir, de trouver des subterfuges, de se garder un idéal relationnel sécurisant inexistant pour une angoisse existentielle rassurante car je la connais. Le changement fait peur. Et l’homme, au nom d’un libre arbitre fantasmé au gré de ses hormones et neurotransmetteurs ; au gré de son inconscient, au gré de son amygdale héritée et acquise, se pense libre en étant esclave. L’attachement à l’objet figé sécurisant car possédé a balayé le ressenti, le risque d’aimer ou se faire aimer et l’angoisse d’être rejeté permet le rejet avant l’attache. Ainsi, entendrons-nous plus de déceptions ou de trahisons des plus proches et des relations qu’on a investies que des relations sans attachement où la séduction perverse perdure et fait de l’autre un objet.

Cher lecteur, tout ce cheminement de pensée pour vous dire que nous sommes arrivés à un temps où les relations humaines et l’attachement sont tributaires de critères prédéfinis. Ces critères sont multiples, il faut les réunir pour que l’objet-homme ou l’objet-femme soit sélectionnable. Le rang social, l’attribut physique, l’intellect s’il est monnayable et j’en passe. Nos propres enfants doivent être une image à présenter en public.
La peur est devenue notre lot psychosocial et biologique. Et la nourrir est plus sécurisant que la transcender. Tel est le paradoxe de l’homme d’aujourd’hui. Il désire et refuse. Il veut et rejette. Il rêve et s’en plaint. Il veut créer en détruisant. Il veut s’approcher en s’éloignant. Et au final, l’homme s’éloigne de son humanité à grandes enjambées. La question qui demeure insistance : y a-t-il un espoir de retour à une humanité plus simple et plus viable ?

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