Chronique : Un progrès à reculons

Chronique : Un progrès à reculons

L’allaitement, s’il a été prôné ce n’est guère seulement pour les vertus immunitaires, mais pour la peau à peau, les yeux dans les yeux, et le transfert ou la fusion des émotions.

Par Dr Imane Kendili
Psychiatre-addictologue

Jamais l’Homme n’a été aussi seul. Au nom du modernisme et de l’individualisme. Jamais l’Homme n’a été plus vide. Sociétés de consommation et de remplissage obligent. La vacuité permet la boulimie acheteuse, les queues de 3 heures à l’ouverture d’un fast-food, des heures d’Instagram à épier la meilleure option pour se faire voir ; elle permet de rester à l’affût de l’objet maître de l’âme agonisante.

Jamais l’Homme n’a été plus malheureux. Quête du bonheur oblige. Mais l’homme s’est empêtré dans la multitude offerte de postulats du bonheur, aussi labiles que l’humeur changeante et l’immaturité grandissante qui le lacère au nom de ses failles narcissiques abyssales. Les recettes du bonheur n’en finissent guère et le marché du bonheur étant fort lucratif et enorgueillis, on vend des pèlerinages à la pelle, des pèlerinages VIP pour tous les courants de croyances. Devenez Yogi en 3 jours, faites-vous coach en 48 heures, méditez, mangez sans sucre, mangez sans gluten, faites vœu de silence, jeûnez 7 jours d’affilée, ma recette est la bonne, ne cherchez surtout pas la vôtre.
Ce qu’on a omis c’est que le cheminement introspectif et l’aboutissement à la plénitude, qu’on appellerait le bonheur, ont pour essence première la sérénité.
Or, tous ces packages et leurs fournisseurs technologiques, ou pas, n’ont rien de serein.
Prenez un package pour vous reposer à l’autre bout du monde et visitez l’Inde en 6 jours, Bali en 4 jours, l’Australie à portée de main en 7 jours… vous avez le temps de prendre des photos à poster, et sur votre liste d’aspirations imagées empruntées partout et nulle part votre check permet de passer à une nouvelle étape.
Que de choses à réaliser sans se réaliser ! On n’a surtout pas le droit de s’arrêter de réaliser, d’acquérir, et de répondre au diktat de la réussite qui reste en fin de compte tributaire d’un voyeurisme roi.

C’est drôle de voir les gens rentrer de vacances épuisés pour reprendre le travail et la routine, et de suite se plaindre de vacances fatigantes. Tout est épuisant, tout est sujet de plaintes. La plainte est au centre du discours.
Même dans notre langage. Quand vous demandez à quelqu’un comment il va, il vous répond «on fait aller…», Jamais «je vais bien». C’est assez particulier car ce cerveau qui imprime ne cesse d’intégrer les «je dois» et «il faut» et la tâche en prime. Plus de «j’ai envie» et «je veux», qui sont l’apanage eux des enfants rois qui mènent la danse, et dont l’intolérance à la frustration croissante les fige dans le plaisir immédiat et accroît les risques d’addictions avec substance ou comportementales. Drogues ou sucre, réseaux sociaux ou jeux vidéos. Pour faire bref car la liste est longue.

Une génération «sacrifice» au service d’une progéniture «dictatrice». Les deux angoissent, l’un dans la tâche et l’action, l’autre dans la passivité et l’oisiveté.
L’Homme n’a jamais été plus primaire. La famille nucléaire préhistorique, avec une composition faite des parents et leur progéniture seulement, est sortie des grottes depuis longtemps pour se sociabiliser et le vivre-ensemble a permis le progrès de l’humanité.
La famille élargie bien que souvent dénigrée comme étant traditionnelle ou «has been» a bien et bel été pendent un long moment le témoignage d’un humain préhistorique, solitaire, vivant en autarcie, devenu humain moderne tissant des relations et vivant en communauté.
Cette famille élargie, que nous connaissions encore il n’y a pas bien longtemps au Maroc, permettait une solidarité envers les plus âgés et nous n’avions guère besoin d’hospices ou de maisons de retraite, véritables antichambres de la mort. Car vérité oblige, le maintien d’un sujet âgé dans sa famille, dans sa maison, dans son environnement, près de ses voisins ou de son épicier permet une qualité de vie meilleure et un sourire au réveil plus marqué qu’un réveil isolé de vie parmi les vieux. Cette stigmatisation et marginalisation des plus âgés n’est pas la seule polémique de l’ère faussement moderne que nous vivons.

Prenons la maternité et l’allaitement par exemple. Quand une femme ne pouvait allaiter son nouveau-né pour diverses raisons, on trouvait toujours une voisine ou une cousine, et cet enfant était materné autrement. Autrement dit et pour rester dans mes attributions, lorsqu’une jeune ou moins jeune accouchée faisant une dépression, ou autre pathologie mentale, ne lui permettant pas de donner les soins adéquats à son nouveau-né, il y avait toujours la tante, la grand-mère, la sœur, la cousine, la voisine qui venait à son aide spontanément dans une société solidaire par essence.

Poussons la chansonnette un peu plus loin. Comment s’explique-t-on qu’à l’ère de la stimulation à outrance où tous nos sens sont constamment sur-sollicités le taux d’autisme et de troubles envahissants de développement chez les enfants soit en nette croissance? Sans oublier les retards de langage, les difficultés de sommeil, les troubles du comportement alimentaire et j’en passe. Il est important de souligner qu’une mère seule, en dépression du post partum, s’occupant seule de son enfant, ou assistée de sa chaîne –nourrice préférée – «toyour jana» – a beau nourrir et langer, mais ne peut répondre à la demande de communication de son petit et ne peut le nourrir émotionnellement. L’allaitement, s’il a été prôné ce n’est guère seulement pour les vertus immunitaires, mais pour la peau à peau, les yeux dans les yeux, et le transfert ou la fusion des émotions. Ainsi, soigner une dépression et donner un biberon donnera une mère et son bébé plus heureux que gérer la destinée dans la culpabilité, la fuite de la réalité, l’amertume et les chansons scandées autistinogèniquement par ces chaînes musicales pour enfants.

En quoi mon discours rejoint-il cette notion de famille nucléaire versus famille élargie ? C’est à la fois simple et compliqué. Les difficultés post-natales ont toujours existé mais au vu de la famille élargie et ses différents intervenants l’enfant était stimulé, sociabilisé et inséré par essence. Il mangeait à table dans les bras de l’une et de l’autre, et personne n’angoissait à l’idée de mettre un œuf ou du fromage dans sa soupe à passé 12 mois. Cela peut sembler risible mais le constat d’alimentation sélective chez les adolescents ou l’augmentation en flèche des troubles du comportement alimentaire de bébés, ou des bébés de 40 ans ne mangeant que de la viande hachée et des frites préparées par maman ou mieux grand-maman est bien réel.

Autant d’addictions dont le premier pas a été la dépendance affective, l’absence de frustration et les mésestime de soi chez les jeunes adultes et de retard de langage, d’autismes ou troubles envahissants du développement chez les nouveaux arrivants.
Ma réflexion est claire, une fixation au stade oral est flagrante. Par oralité on entend ces premiers stades d’interaction maternels où la succion du sein nous procure un plaisir immédiat et une béatitude sans efforts. Les pathologies liées à l’oralité explosent : drogues, sucre, boulimie, anorexie, achats compulsifs, jeux vidéo…
Ce réel constat de fixité fait que nous avançons à reculons.

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