Ebullition sélective

Ebullition sélective

il y a plusieurs couches sociales dont on ignore tout de la situation, sur les chiffres de la maladie, sur les risques encourus et sur les mesures prises pour les sauver.

Par Dr Imane Kendili
Psychiatre-addictologue

La sélection naturelle est en route ! Les niches se vident ou s’emplissent et mutent à travers les âges. Certains partent, d’autres accèdent au trône naturel. Nous sommes tous des drosphiles. Jeunes ou vieux, c’est le même tribut que l’on doit donner à la maladie et ce sont les mêmes risques que nous encourons dans un monde qui se rend aujourd’hui compte que quelles que puissent être la puissance et la situation des États, tout le monde y passe et sans exception. C’est même pire dans les pays dits riches où l’on déplore des centaines de milliers de victimes et un nombre effrayant de contaminations comme c’est le cas aux États-Unis d’Amérique où presque 34 millions de personnes ont été atteintes avec presque 600.000 morts.

La situation est tout aussi dramatique en Inde, en Chine, au Brésil, en France et en Turquie où l’on compte un grand nombre de décès pour dépasser les 3 millions de morts avec presque 200 millions de personnes contaminées. Aujourd’hui la question qui se pose est le flou et le manque de données concernant certains pays, notamment en Afrique, en Asie, en Océanie et en Amérique latine, comme si seuls les pays occidentaux et la Chine étaient concernés par la pandémie alors que le reste du monde compte pour du beurre. Qu’en est-il de la pandémie en Syrie qui traverse une guerre sans fin ? Qu’en est-il de la Covid-19 en Somalie, à Djibouti, en Namibie, au Congo, au Sierra Leone, au Liberia, en Mongolie, en Afghanistan, au Turkménistan, au Suriname, au Honduras, au Salvador, en Papouasie-Nouvelle Guinée, au Timor, au Vanuatu, aux îles Tonga et ailleurs dans ce vaste Pacifique où vivent aussi des humains qui souffrent, qui essaient de s’en sortir face à une maladie qui décime à tour de bras ?

La liste des pays dont on ne parle jamais dans les médias est très longue et elle rend compte de la situation du monde face aux réalités qu’il traverse. Zappez sur toutes les chaînes, les infos sont là pour parler de New York, de Berlin de Londres, de Paris, de Rome, de Pékin de New Delhi, d’Istanbul, de Tel-Aviv, de Moscou et de Tokyo, mais pas une miette sur tous ces pays pauvres qui sont livrés à eux-mêmes dont on ne parle jamais des victimes et de la tragédie qui se joue en sourdine comme s’il s’agissait d’une autre race, pas humaine du tout, dont il n’est pas nécessaire de rendre compte pour l’opinion publique. On l’a bien compris, ce monde se divise en deux catégories : ceux qui méritent qu’on nous matraque de leur situation, ad nauseam, et les autres que l’on passe sous silence comme une sous-humanité. Pire, lesdits pays oubliés n’ont droit au chapitre que pour parler des catastrophes naturelles, des guerres entre clans rivaux, des attentats et autres désastres destinés à nourrir le voyeurisme de tous ceux qui consomment les infos en boucle et se nourrissent des drames humains comme d’un amusement ou de la variété sur le thème de la mort.
Ceci pour la situation mondiale. Qu’en est-il chez nous, dans ce cher Maroc? Le premier constat est que les mesures, mises en place par les autorités sanitaires, rendent de manière quotidienne compte des statistiques liées à la pandémie du coronavirus. Nous suivons à la minute près le nombre des contaminés, le nombre de personnes guéries, et le nombre de décès. En effet, plus de 514.000 cas ont été enregistrés au Maroc, avec plus de 9.000 décès à déplorer. Le nombre des vaccinés avoisine aujourd’hui les 6 millions de personnes et le rythme est soutenu pour assurer le plus grand nombre de vaccins aux populations.

Le deuxième constat est que les médias focalisent sur les chiffres et tiennent une feuille de route pour informer les gens de la progression de la situation. Le troisième constat consiste dans le fait qu’il y a plusieurs couches sociales dont on ignore tout de la situation, sur les chiffres de la maladie, sur les risques encourus et sur les mesures prises pour les sauver. Nous pensons à tous les sans domicile fixe (SDF) dont on ignore jusqu’au nombre exact au Maroc. Nous pensons à tous les vagabonds qui vivent dans des terrains vagues, dans les cimetières, dans des squats et des bâtiments abandonnés. Nous pensons à tous les malades atteints de graves problèmes psychiatriques qui sillonnent les rues, parfois à peine vêtus, et qui restent livrés à eux-mêmes sans prise en charge médicale et qui peuvent très vite contracter le virus et en contaminer d’autres. Nous pensons aux marginaux, à ces enfants des rues, auxdits clochards qui ont la vie dure, qui survivent comme ils le peuvent, et qui ne savent pas à quel saint se vouer face à tous les dangers qui planent sur leurs têtes à cause de la menace sérieuse que constitue la pandémie. Toutes ces personnes, nous les rencontrons à tous les coins de rue, nous les voyons sur les grandes artères, nous leur parlons au coin des feux rouges… Certains d’entre eux sniffent, d’autres boivent de l’alcool frelaté, quand d’autres s’appliquent à vouloir récurer les pare-brise des automobilistes pour gagner quelques dirhams de quoi se payer des pilules, du cannabis ou de la colle.

Sans oublier tous les ressortissants de pays comme le Sénégal, le Mali, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Togo, le Gabon, le Congo et la Syrie dont certains ont élu domicile dans des champs à la périphérie de la ville, quand d’autres dorment dans les gares routières et autres planques au centre-ville. Ce sont là des dizaines de milliers de personnes dont on ignore tout. Ont-elles été testées pour savoir si elles ont contracté la Covid-19 ? Ont-elles fait l’objet d’un recensement en vue de les intégrer dans la campagne des soins et éventuellement pour les vaccins prévus pour l’ensemble des Marocains, y compris les étrangers vivant sur le sol marocain ? Sont-ils sains ? Portent-ils, pour certains, le virus, sans le savoir, avec le risque de le transmettre à d’autres, faisant ainsi grossir la liste des contaminés et des décès ? Ce sont là des questions qui restent sans réponse tant qu’on n’a pas jeté toute la lumière sur ces à-côtés du coronavirus qui font des dégâts terribles sans que personne n’en parle. Il suffit de parcourir les rues et les avenues pour rencontrer toute cette faune humaine, laissée-pour-compte qui vivote, qui tente de survivre, qui joue à la roulette russe avec le virus, qui lui, ne fait aucune distinction entre les uns et les autres. On le sait, au début de la pandémie en mars 2020, le gouvernement marocain avait annoncé le lancement d’une initiative d’hébergement des personnes sans domicile fixe. Cette initiative touchait alors plusieurs villes marocaines, parmi elles Casablanca, Rabat, Kénitra, Tanger, Oujda et Agadir.

Pour la ministre en charge de ce département, Jamila El Moussali, cette démarche s’inscrivait dans le cadre des efforts d’assistance sociale déployés par l’Entraide nationale en coordination avec les autorités locales, collectivités territoriales et société civile. Il faut ici rappeler que le Maroc compte quelque 150 mille sans-abris, selon les derniers chiffres officiels avancés par le Haut-Commissariat au Plan (HCP). A cela il faut également ajouter les victimes de la dernière vague de froid qui a surpris plusieurs SDF lesquels ont payé de leurs vies, dans l’indifférence.
Aujourd’hui avec l’approche de l’été, ce sont les plages qui vont être prises d’assaut par toutes ces personnes qui n’ont pas où aller. C’est sur le sable qu’une partie d’eux passe la nuit en attendant le jour pour sillonner la ville et faire la manche, sans masque, sans protection, sans le moindre respect de la distance entre eux, agglutinés en groupes, pour se partager le gain de la journée. Quel plan est mis en place pour résoudre cette situation grave ? Ces marginaux et autres vagabonds vont-ils bénéficier des vaccins ? Comment ? Quand ? Ce sont là quelques questions qui attendent des réponses pour que l’on voie clairement dans la situation de la pandémie chez nous. Ou peut-être que les plus démunis et habitués aux virus sont aujourd’hui logés à une meilleure enseigne. Comme me disait un mendiant fidèle à son feu rouge, «le coronavirus c’est les poches vides et l’estomac qui crie».

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