Chroniques

Et si les historiens s’étaient trompés ?

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Singularité
Avant que l’homme n’apprenne à écrire, il avait déjà appris à transmettre. Avant d’inventer l’archive, il avait déjà confié son expérience à la mémoire. La mémoire a voyagé de poitrine en poitrine bien avant de voyager de page en page. Et cette mémoire n’était ni un texte, ni une inscription. Elle était un son. Ce son devint voix.

Dr Nacim Haddad | Chercheur, artiste et auteur de L’Encyclopédie de l’Ayta

«Le son, lorsqu’il surgit de l’invisible, ne vient pas pour être prononcé, mais pour réveiller ce que nous croyions être le silence.»
Depuis des siècles, nous cherchons l’Histoire dans les pierres, les manuscrits, les archives et les bibliothèques, comme si un peuple ne pouvait laisser de traces qu’à la condition d’écrire.
Mais cette certitude mérite peut-être d’être interrogée.
Car avant que l’homme n’apprenne à écrire, il avait déjà appris à transmettre.
Avant d’inventer l’archive, il avait déjà confié son expérience à la mémoire.
La mémoire a voyagé de poitrine en poitrine bien avant de voyager de page en page.
Et cette mémoire n’était ni un texte, ni une inscription.
Elle était un son.
Ce son devint voix.
L’homme des origines n’avait nul besoin de l’écriture pour préserver ce qu’il vivait, car la vie elle-même lui avait déjà enseigné une autre manière de se souvenir. Il entendait le tonnerre et reconnaissait le danger ; il écoutait le murmure de l’eau et y trouvait l’apaisement ; il s’éveillait au rythme des battements du cœur de sa mère bien avant de connaître le mot qui la désignerait.
Il ne possédait pas encore le langage.
Mais il savait déjà écouter.
Et si l’écoute avait été son premier apprentissage ?
L’imitation, un geste créateur.
Le rythme, une manière d’ordonner le monde.
Le chant, l’une des premières demeures de la mémoire.
Les mots ne seraient venus que bien plus tard.
Et si la musique n’était pas née pour embellir le monde ?
Et si sa première fonction avait été tout autre : empêcher le monde d’oublier ?
L’homme n’a pas chanté seulement parce qu’il était heureux.
Il a chanté pour résister à l’oubli.
Le jour où il pressentit que le son pouvait porter une expérience d’un être à un autre, d’une génération à la suivante, la musique devint l’un des plus sûrs refuges de la mémoire humaine.
C’est ainsi que des peuples purent transmettre ce qu’aucune écriture ne conservait encore.
Mais tous ne choisirent pas de conserver leur mémoire de la même manière.
Chaque civilisation inventa alors sa propre manière de résister à l’oubli.
Certaines civilisations gravèrent leur mémoire dans la pierre ; d’autres la confièrent au parchemin ou au livre ; d’autres encore la déposèrent dans les voix des vivants.
C’est précisément là que le Maroc révèle sa singularité la plus profonde : avoir conservé une part essentielle de sa mémoire dans la voix.
Et c’est à partir de là que l’Ayta commence enfin à révéler ce qu’elle est réellement.
Non comme un simple genre musical.
Non comme un patrimoine populaire.
Non même comme une poésie chantée.
Mais comme l’une des dernières grandes mémoires sonores vivantes du Maroc.
Car l’Ayta ne conserve pas seulement l’événement.
Elle conserve ce que l’événement a laissé dans l’âme des hommes.
Dès lors, la question qui m’accompagne n’est plus de savoir qui a composé l’Ayta, ni qui l’a chantée le premier.
Elle est ailleurs.
Comment un peuple a-t-il pu confier sa mémoire à la voix, et lui permettre de traverser les siècles sans jamais avoir besoin de l’écrire ?
Peut-être avons-nous passé des siècles à apprendre à lire les livres, alors qu’il nous reste à réapprendre à écouter ce que les livres ne pourront jamais dire.