Nous voulons une jeunesse brillante, connectée, diplômée, compétitive et capable de conquérir le monde. Mais voulons-nous suffisamment une jeunesse citoyenne ? À l’approche des prochaines échéances électorales, la question mérite d’être posée sans détour. La citoyenneté ne naît pas dans l’isoloir. Elle ne commence pas avec un bulletin de vote. Elle se construit dans l’enfance, dans la famille, à l’école, dans le quartier et dans le rapport quotidien à l’autre. Un pays ne peut pas préparer son avenir en formant uniquement des compétences. Il doit former des consciences.
Il y a des mots que nous prononçons tellement souvent qu’ils finissent par perdre leur sens.
Jeunesse.
Avenir.
Citoyenneté.
Engagement.
Responsabilité.
Nous les répétons dans les discours, dans les conférences, dans les programmes, dans les cérémonies. Nous les plaçons les uns à côté des autres comme des mots naturellement compatibles.
Mais une question devrait nous arrêter.
Que faisons-nous réellement pour apprendre à nos jeunes à devenir citoyens ?
Pas des citoyens de papier.
Pas des citoyens qui connaissent quelques articles de loi.
Pas des citoyens que l’on convoque uniquement au moment des élections.
Mais des citoyens vivants.
Des citoyens capables de regarder leur ville et de se dire : « Elle est aussi la mienne. »
Des citoyens capables de comprendre qu’une rue n’est pas un espace anonyme, qu’un jardin public n’est pas une poubelle, qu’une école n’est pas seulement un bâtiment, qu’une ville n’est pas un simple lieu de résidence.
Une ville est une communauté.
Un pays est une communauté de destin.
Et une communauté ne fonctionne que lorsque ses membres comprennent qu’ils ont des droits, mais aussi une responsabilité dans ce qui arrive aux autres.
La citoyenneté ne commence pas à dix-huit ans
Nous commettons une erreur fondamentale lorsque nous parlons de la jeunesse comme d’une catégorie qui attendrait son tour.
Les jeunes seraient les citoyens de demain.
Demain, ils travailleront.
Demain, ils voteront.
Demain, ils prendront des responsabilités.
Demain, ils dirigeront.
Mais non.
Les jeunes sont déjà là.
Ils vivent déjà dans nos villes.
Ils fréquentent déjà nos écoles.
Ils utilisent déjà nos espaces publics.
Ils sont déjà exposés aux crises, aux injustices, aux inégalités, aux violences, aux bouleversements technologiques et aux grands défis de notre époque.
Ils ne sont pas en salle d’attente de la citoyenneté.
Ils sont déjà au cœur de la société.
Et c’est précisément pour cela qu’il faut commencer tôt.
La citoyenneté ne commence pas le jour où l’on atteint l’âge légal du vote.
Elle commence lorsqu’un enfant comprend qu’il n’est pas seul au monde.
Elle commence lorsqu’il découvre que son comportement a un impact sur les autres.
Elle commence lorsqu’il apprend à attendre son tour.
À écouter.
À partager.
À respecter une règle.
À accepter la frustration.
À reconnaître qu’un camarade peut penser autrement.
Cela peut sembler banal.
Mais la démocratie est faite de ces apprentissages minuscules.
Nous ne formerons pas des citoyens avec des slogans
Il faut sortir d’une vision purement théorique de l’éducation civique.
On peut apprendre à un élève ce qu’est la démocratie sans jamais lui faire vivre une expérience démocratique.
On peut lui parler de responsabilité sans jamais lui confier une véritable responsabilité.
On peut lui parler de participation sans jamais lui demander son avis.
On peut lui parler de solidarité sans jamais lui permettre de mener une action concrète.
Et alors, nous produisons une contradiction.
Nous enseignons la citoyenneté sans faire vivre la citoyenneté.
Il faut donc transformer l’école en un véritable espace d’apprentissage de la vie collective.
Pourquoi les élèves ne participeraient-ils pas davantage à la vie de leur établissement?
Pourquoi ne pourraient-ils pas réfléchir aux problèmes de leur quartier ?
Pourquoi ne pourraient-ils pas proposer des projets ?
Pourquoi ne pourraient-ils pas organiser des actions de solidarité, de protection de l’environnement, de lutte contre le harcèlement ou d’accompagnement des personnes vulnérables ?
Pourquoi ne pas créer, dans les villes, de véritables assemblées de jeunes ?
Pas des structures symboliques.
Pas des cérémonies.
Mais de véritables espaces où la parole est écoutée, où les idées sont discutées et où certaines propositions peuvent devenir des projets.
Parce qu’un jeune qui participe à une décision apprend quelque chose de fondamental:
sa voix peut compter.
Et un jeune qui découvre que sa voix peut compter est un jeune qui ne renonce pas facilement.
Le plus grand danger : fabriquer des spectateurs
Notre époque fabrique des spectateurs à une vitesse impressionnante.
Nous regardons le monde.
Nous commentons le monde.
Nous partageons le monde.
Nous jugeons le monde.
Mais agissons-nous sur le monde ?
Le jeune d’aujourd’hui peut voir, en quelques secondes, une guerre à l’autre bout de la planète, une catastrophe naturelle, une crise politique, une injustice sociale.
Il peut être informé de tout.
Mais l’information ne produit pas automatiquement l’engagement.
On peut être bouleversé par une injustice et rester immobile.
On peut dénoncer la pollution et jeter son propre déchet dans la rue.
On peut parler de solidarité et ne jamais consacrer une heure à quelqu’un qui en a besoin.
C’est l’un des grands paradoxes de notre époque.
Nous sommes parfois très indignés à distance et très peu engagés à proximité.
La citoyenneté vient précisément combler cet écart.
Elle demande :
Que fais-tu ici ?
Que fais-tu maintenant ?
Que fais-tu pour les autres ?
Que fais-tu pour ta ville ?
Que fais-tu pour ton pays ?
La sociologie nous oblige à regarder la réalité
La sociologie nous rappelle que l’individu ne se construit jamais seul.
Il est le produit de son environnement.
Il apprend en observant.
Il intériorise les comportements qu’il voit autour de lui.
Un enfant qui grandit dans un environnement où les règles sont systématiquement contournées apprend que la règle est une faiblesse.
Un jeune qui voit la violence utilisée pour résoudre les conflits apprend que le plus fort a raison.
Un adolescent qui voit les adultes se désintéresser totalement de la vie collective comprend que l’engagement est une perte de temps.
Nous devons donc avoir le courage de regarder notre propre comportement.
Nous demandons aux jeunes d’être respectueux.
Mais sommes-nous toujours respectueux ?
Nous leur demandons de respecter l’espace public.
Mais leur montrons-nous l’exemple ?
Nous leur demandons de croire dans les institutions.
Mais leur expliquons-nous réellement comment elles fonctionnent ?
Nous leur demandons de participer.
Mais leur laissons-nous véritablement une place ?
Il y a une phrase que nous devons garder en tête :
Les enfants écoutent ce que nous disons. Les jeunes regardent ce que nous faisons.
Et ce qu’ils voient est souvent plus puissant que ce que nous leur enseignons.
L’école ne doit pas seulement fabriquer des diplômés
L’école doit évidemment transmettre des connaissances.
Mais elle doit aussi transmettre une manière d’être au monde.
Elle doit apprendre à penser.
À douter.
À discuter.
À respecter.
À coopérer.
À prendre des responsabilités.
À accepter l’échec.
À recommencer.
Il faut apprendre à nos enfants qu’un désaccord n’est pas une guerre.
Qu’une opinion différente n’est pas une insulte.
Qu’un adversaire politique n’est pas nécessairement un ennemi.
Qu’une critique n’est pas toujours une trahison.
Dans une société où les réseaux sociaux ont transformé la discussion en affrontement permanent, l’éducation au débat devient une urgence.
Nous avons besoin de jeunes capables de dire:
«Je ne suis pas d’accord avec toi, mais je t’écoute.»
Cette phrase peut sembler simple.
Elle est pourtant l’une des bases de toute démocratie.
Le Maroc doit construire sa propre culture citoyenne
Il ne s’agit pas de copier mécaniquement des modèles étrangers.
Chaque pays a son histoire, sa culture, ses valeurs, ses traditions et ses propres défis.
Le Maroc possède une histoire profonde, une identité plurielle, une tradition de solidarité et une richesse humaine considérable.
Mais il doit aussi préparer une citoyenneté adaptée au XXIe siècle.
Une citoyenneté qui associe l’identité et l’ouverture.
La fierté et la responsabilité.
La liberté et le respect.
La critique et la loyauté.
Le droit et le devoir.
Le jeune Marocain doit pouvoir dire :
« Je suis fier de mon pays. »
Mais il doit aussi pouvoir ajouter :
« Et je veux contribuer à le rendre meilleur. »
Car la fierté véritable ne consiste pas uniquement à célébrer les réussites.
Elle consiste aussi à accepter de travailler sur les difficultés.
Un pays que l’on aime n’est pas un pays que l’on idéalise.
C’est un pays auquel on contribue.
À l’approche des élections : ne pas perdre la jeunesse
À l’approche des prochaines échéances électorales, il faut prendre au sérieux la relation entre la jeunesse et la politique.
Le désintérêt politique n’est jamais une fatalité.
Il est souvent le résultat d’une distance.
Lorsque les jeunes ne comprennent pas les institutions, ils s’en éloignent.
Lorsqu’ils ne voient pas le lien entre les décisions publiques et leur vie quotidienne, ils se désintéressent.
Lorsqu’ils ont le sentiment que leur parole ne compte pas, ils se retirent.
Et lorsqu’une jeunesse se retire, la démocratie s’affaiblit.
Il faut donc expliquer.
Expliquer comment fonctionne une commune.
Comment se construit un budget.
Comment une décision est prise.
Comment une politique publique est élaborée.
Comment un élu est choisi.
Comment un citoyen peut interpeller une institution.
Comment une société peut se transformer.
Le vote ne doit pas être une formalité.
Mais on ne peut pas demander aux jeunes de voter en conscience si on ne leur donne pas les outils de la compréhension.
La démocratie ne se résume pas à déposer un bulletin dans une urne.
Mais elle commence souvent par la capacité à choisir en conscience.
Le citoyen ne doit pas être seulement un demandeur
Nous avons construit une société où l’on parle beaucoup des droits.
Et c’est légitime.
Les droits doivent être défendus.
Le droit à l’éducation.
À la santé.
À la dignité.
À l’emploi.
À la liberté.
À la participation.
Mais il faut aussi parler des responsabilités.
Car une société ne peut pas fonctionner uniquement sur la question :
«Qu’est-ce que l’État peut faire pour moi ?»
Il faut aussi apprendre à poser une autre question :
« Que puis-je faire pour la collectivité ? »
Cette question est essentielle.
Et elle est presque subversive dans une époque dominée par l’individualisme.
On apprend au jeune à réussir.
Mais lui apprend-on à contribuer ?
On lui apprend à gagner.
Mais lui apprend-on à donner ?
On lui apprend à se construire.
Mais lui apprend-on à construire avec les autres ?
Le civisme commence lorsque l’individu comprend que sa vie ne se résume pas à son intérêt personnel.
L’engagement est un antidote au désenchantement
Un jeune qui pense que rien ne changera jamais devient vulnérable au cynisme.
Il peut se réfugier dans l’indifférence.
Dans l’ironie.
Dans la consommation.
Dans le monde virtuel.
Dans le « à quoi bon ? ».
L’engagement citoyen est une réponse puissante à ce sentiment d’impuissance.
Il dit au jeune :
Tu peux agir.
Tu peux aider.
Tu peux proposer.
Tu peux créer.
Tu peux participer.
Tu peux améliorer quelque chose.
Même modestement.
Même localement.
Même à ton échelle.
Parce qu’il ne faut pas mépriser les petits gestes.
Une société se transforme rarement uniquement par les grandes déclarations.
Elle se transforme par des milliers de comportements quotidiens.
Un jeune qui refuse de jeter son déchet.
Un autre qui aide une personne âgée.
Un autre qui rejoint une association.
Un autre qui défend un camarade victime de harcèlement.
Un autre qui participe à une action environnementale.
Un autre qui vote en conscience.
Ce sont ces gestes qui fabriquent une culture.
Et une culture citoyenne est plus puissante que n’importe quel slogan.
Il faut donner à la jeunesse une mission
Une jeunesse à laquelle on ne confie aucune responsabilité finit par croire qu’elle n’est pas nécessaire.
Une jeunesse à laquelle on donne une mission découvre sa force.
C’est pourquoi il faut multiplier les espaces d’engagement.
Le volontariat.
L’action associative.
Les projets de quartier.
Les conseils de jeunes.
Les initiatives environnementales.
Les programmes culturels.
Le service civique.
Les projets de solidarité.
Il faut également valoriser cet engagement. Dans les parcours scolaires. Dans les universités.
Dans les entreprises.
Dans les collectivités.
Car participer à un projet collectif n’est pas du temps perdu.
C’est une formation.
Un jeune qui apprend à organiser une action apprend à gérer un projet.
Un jeune qui participe à une association apprend à travailler en équipe.
Un jeune qui défend une cause apprend à prendre la parole.
Un jeune qui affronte un conflit apprend à négocier.
La citoyenneté prépare aussi à la vie professionnelle.
Mais surtout, elle prépare à la vie.
Le patriotisme de demain sera un patriotisme de responsabilité
Il faut également réinventer le patriotisme.
Le patriotisme ne peut pas être uniquement émotionnel.
Il ne peut pas exister seulement dans les chants, les drapeaux et les célébrations.
Le patriotisme véritable se mesure dans les gestes ordinaires.
Dans la manière de travailler.
Dans la manière de respecter les autres.
Dans la manière de protéger l’environnement.
Dans la manière de prendre soin des espaces publics.
Dans la manière de transmettre.
Dans la manière d’aider.
Aimer son pays, ce n’est pas seulement dire qu’il est le meilleur.
C’est accepter de travailler pour qu’il soit meilleur.
Et cette distinction est essentielle.
Le patriotisme moderne n’est pas l’absence de critique. C’est la volonté d’amélioration.
La question essentielle
Au fond, la question est simple.
Quel type de jeunesse voulons-nous ?
Une jeunesse qui consomme ?
Une jeunesse qui regarde ?
Une jeunesse qui commente ?
Une jeunesse qui attend ?
Ou une jeunesse qui participe ?
Une jeunesse qui comprend que son avenir ne sera pas uniquement écrit par les autres ?
Une jeunesse qui ne se contente pas de demander :
« Qui va résoudre nos problèmes ? »
Mais qui ose dire :
« Quelle est ma part dans la solution ? »
C’est cette question que nous devons transmettre.
À l’école.
Dans la famille.
Dans les associations.
Dans les collectivités.
Dans les universités.
Dans les médias.
Car la citoyenneté n’est pas la responsabilité d’une seule institution.
Elle est l’affaire de tous.
La ville n’est pas un hôtel
Peut-être faudrait-il commencer par une idée très simple.
La ville n’est pas un hôtel.
On n’y entre pas pour consommer des services et repartir en laissant derrière soi ses déchets, son indifférence et ses incivilités.
La ville est une maison commune.
Et dans une maison commune, chacun est responsable.
Le pays n’est pas non plus une administration abstraite.
Il est fait de millions de comportements quotidiens.
Le Maroc de demain sera ce que nous ferons aujourd’hui.
Pas uniquement dans les grands discours.
Mais dans nos gestes.
Dans nos choix.
Dans notre manière de respecter.
Dans notre manière de participer.
Dans notre manière d’éduquer nos enfants.
La citoyenneté commence par une phrase
Il faut apprendre à nos jeunes une phrase simple :
« Cela me concerne. »
La saleté de ma rue me concerne.
La souffrance d’un autre me concerne.
L’avenir de mon école me concerne.
La qualité de ma ville me concerne.
L’avenir de mon pays me concerne.
Ce qui arrive aux autres me concerne.
Cette phrase est le début de la citoyenneté.
Parce que l’indifférence commence toujours par une autre phrase :
« Ce n’est pas mon problème. »
Entre ces deux phrases se joue une grande partie de notre avenir.
« Ce n’est pas mon problème. »
Ou :
« Cela me concerne. »
C’est le choix entre le retrait et l’engagement.
Entre le spectateur et l’acteur.
Entre l’individu isolé et le citoyen.
Il est temps de transmettre le souffle
Nous voulons une jeunesse diplômée.
Il le faut.
Une jeunesse compétente.
C’est indispensable.
Une jeunesse innovante.
C’est nécessaire.
Mais nous devons aussi vouloir une jeunesse responsable.
Une jeunesse capable de comprendre que le talent n’est pas seulement un privilège individuel.
Qu’il peut devenir une force collective.
Nous devons transmettre à nos enfants non seulement des connaissances, mais un souffle.
Le souffle de la responsabilité.
Le souffle de la solidarité.
Le souffle de l’engagement.
Le souffle de la citoyenneté.
Parce qu’un pays ne devient pas grand uniquement grâce à la puissance de ses institutions.
Il devient grand grâce à la qualité de ses citoyens.
Et si nous voulons préparer véritablement le Maroc de demain, nous devons poser à chaque génération la même question :
« Qu’allez-vous faire de ce pays qui vous est confié ? »
La réponse ne viendra pas uniquement des discours.
Elle viendra des actes.
Elle viendra des écoles.
Elle viendra des familles.
Elle viendra des associations.
Elle viendra des villes.
Elle viendra des jeunes eux-mêmes.
Et peut-être que tout commencera par un geste très simple.
Un enfant qui ramasse un déchet qui ne lui appartient pas.
Un adolescent qui défend un camarade.
Un jeune qui rejoint une association.
Une citoyenne ou un citoyen qui vote en conscience.
Un groupe qui décide d’agir pour son quartier.
Un jeune qui comprend enfin que son pays n’est pas seulement ce qu’il reçoit.
Son pays est aussi ce qu’il décide d’en faire.
Alors, peut-être, la véritable question ne sera plus seulement :
« Quel avenir allons-nous donner à notre jeunesse ? »
Mais aussi :
« Quelle jeunesse allons-nous donner à notre avenir ? »
Et la réponse à cette question déterminera, plus que beaucoup de discours, le Maroc.










