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La fin de l’Occident : Entre implosion et explosion idéologique

© D.R

S’en est fini de l’idée de l’Occident. C’est un mythe moderne qui a fait son temps. Il a d’ailleurs duré plus longtemps que prévu. «Ils sont lents, les fleuves de l’histoire», disait à juste titre Alexandre Soljenitsyne.

Fondé sur une idée religieuse, il a tenu tant que l’illusion a rempli son rôle, durant 21 siècles d’affilée. Plus de deux mille ans, émaillés de conflits continus pour asseoir l’idée de Dieu et du territoire qui lui est dû. La coupure géographique aurait pu être balayée durant les Croisades, mais le rêve ancien de réunir les germaniques, les Français et les Anglo-Saxons au symbole incarné par Jérusalem a fait long feu. Durant presque quatre cents ans, de l’an 1095 à l’an 1492, toutes les tentatives d’étendre l’espace géographique de l’idée de l’Occident ont échoué. Un autre Dieu occupait déjà les lieux. Et les deux dieux ne s’aiment pas pour ainsi dire. Ils ne peuvent fondre un Un. Chacun revendique ses différences avec l’autre. Il est strictement impossible de cohabiter. Il est foncièrement impossible de s’entendre. L’unique forme de communication envisageable est le glaive et l’invective, de part et d’autre. Les Chrétiens n’aiment pas les Juifs et les Musulmans. Ces derniers n’aiment ni les hébreux ni les croisés. Le judaïsme rejette les deux autres religions et porte un unique credo, celui de Jahvé. Et les trois dogmes font appel au monothéisme incarné par la volonté de Dieu. Chacun tire la couverture vers lui-même en découvrant les tares de l’autre, dans un jeu qui dure depuis plusieurs siècles. Cela a donné corps à des massacres et à des guerres interminables, pour accoucher au XXème siècle sur un conflit larvé, avec la création de l’État d’Israël, comme pivot de la discorde et monnaie de lutte entre Occident et Orient. Avec ce leitmotiv qui n’a rien perdu de sa teneur : mon Dieu est meilleur que le tien. Sur ce terrain de la croyance, le meurtre est admis comme remède moral aux dissensions. Tuer au nom de son dieu dispense de tout repentir. C’est pour cela que les trois religions dites monothéistes vont s’étriper encore et encore, durant des siècles, jusqu’à la fin de ce monde. Et même après l’effondrement annoncé de l’Occident, la vindicte confessionnelle au nom de Dieu trouvera de quoi alimenter sa haine et son goût du sang. Comme si le sang religieux avait pouvoir de pérennité dans un monde agonisant. Il faut croire qu’une idée qui dure 30 siècles en accouchant de son ennemi intérieur, il y a 20 siècles, le tout remis en cause avec l’avènement de l’Islam, il y a 15 siècles, oui il faut croire que ce dogme a toutes les chances de survivre à toutes les catastrophes. Quand tombera en ruine cette dite civilisation occidentale, seuls survivront les monothéismes servant de nouveau socle sur lequel les rescapés pourront rebâtir un nouveau monde. C’est une grave erreur historique de croire que les pôles civilisationnels se sont bâtis sur l’impératif de la culture. Rien n’est plus erroné. Cela a été construit sur le credo religieux érigé en mode de vie et de pensée. C’est la confession qui définit la culture et les appartenances. Durant des siècles, ce socle religieux s’est adossé au commerce et au négoce comme valeur économique. Toutes les conquêtes menées par les hébreux, ensuite par les chrétiens et après par les musulmans, ont eu comme moteur et catalyseur l’expansion du territoire de croyance. Quand celui-ci est balisé, les doctrines politiques et économiques n’ont plus qu’à puiser dans le religieux pour en faire leur caution morale. À plus forte raison quand c’est le chaos qui s’installe. «Le plus important des événements récents, le fait que Dieu est mort, commence déjà à projeter sur l’Europe ses premières ombres.», écrit Friedrich Nietzsche qui voyait déjà les communismes cavaler pour s’emparer du siècle naissant, face à l’épuisement de l’Église prise de court par deux siècles effervescents : le XVIII et le XIX ème siècles. L’industrie a donné corps à une nouvelle composante : le prolétaire qui ne croit plus en l’église. Pire, l’ouvrier, la classe sociale désormais la plus répandue, se rend compte que le clergé puise dans l’industrie et l’argent de quoi imposer la foi chez ceux qui n’ont plus que l’idée de Dieu pour ne pas mourir de désespoir. Nous le vérifions plus tard avec le socialisme érigé en doctrine de gouvernance dont la Russie s’empare et qui ne dure que 70 ans ayant commis l’erreur fatale qui lui a collé à la peau, celle de bannir le dogme religieux de ses doctrines et de sa littérature. Cette charge somme toute logique contre la religion comme opium du peuple a privé l’Est, avec le peuple slave en tête, de bâtir son empire sur des siècles. Karl Marx et ses concepts étant aux antipodes des évangiles et de leurs enseignements. Sauf pour le capital qui est devenu l’ossature de l’Occident. Avec cette équation à zéro inconnue : l’union de la foi et des moyens de production est une idée infaillible qui régit la semaine de travail, avec le dimanche pour dieu et son église. L’idée de l’homme capable d’être aussi dieu s’est effondrée sur elle-même comme un trou noir qui a balayé un siècle de doute et de scepticisme pouvant donner naissance à une autre probabilité de faire société. «Toute église est le tombeau d’un Homme-Dieu ; elle veut à tout prix l’empêcher de ressusciter», ajoute l’auteur de La volonté de puissance. La suite de l’Histoire est connue : jamais cet Homme n’a pu s’incarner en société. Il est constamment un projet avorté. Il est sacrifié pour une idée plus pernicieuse, celle qui affirme que nulle société ne peut durer dans les âges sans une divinité tutélaire. La religion devenant ainsi l’unique morale valable. «Dieu est une pensée qui courbe ce qui est droit, fait tourner ce qui est immobile », ajoute Friedrich Nietzsche. Dans cette mobilité, l’idée de l’Occident se précise : on peut faire civilisation en réunissant trois composantes essentielles : Dieu, l’argent et l’enfer. Dieu rassure et encourage le pauvre à donner encore davantage pour racheter son âme de damné sur terre. L’argent consolide les liens en société et assure tout ce qui est consommable, avec cette illusion que plus tu travailles, plus tu as de chances d’accumuler des richesses. Enfin, l’enfer est là pour dissuader tout le monde d’aspirer à une société sans règles inspirées de l’église, de la synagogue ou de la mosquée, ou encore du temple et du sanctuaire. Les lieux de culte étant les derniers remparts contre l’effritement du socle social sur lequel se forgent les empires. Même Rome, la païenne, a compris au IV siècle sous Constantin qu’il faut désormais une religion d’État pour perdurer. Ces quatre siècles depuis l’an 1 auraient dû s’appuyer déjà sur un dieu unique, en l’occurrence celui du Christ en opposition à celui des Juifs. Mais Rome a été présomptueuse et elle a payé ces siècles sans église le prix fort. La Rome de l’Occident n’est plus alors qu’un fantôme qui a cédé à Byzance, qui, elle, se trouve en Orient. D’ailleurs cet empire d’Orient se caractérise par sa longévité comparée à la Rome des premiers siècles qui a sombré d’avoir ignoré un peu plus longtemps qu’il ne fallait l’idée d’un Dieu unique qui guide la nation et le peuple. L’Histoire ne pardonne jamais aucune erreur de timing et de réaction. Elle enseigne qu’il faut créer sa divinité tutélaire et la rendre visible siégeant au-dessus de la société à la fois étendard et rempart, à la fois identité et culture pour s’inscrire dans la durée de l’Histoire. Autrement, c’est l’effritement garanti, quelles que puissent être les richesses et les territoires conquis. Regardez Sumer, jetez un œil à Babylone, lisez entre les lignes des dynasties pharaoniques, scrutez les recoins des croyances grecques antiques, analysez la longévité des Ottomans, à chaque fois, il faut un panthéon solide avec un Dieu suprême, quitte à ce qu’il soit épaulé par d’autres divinités, mais il faut impérativement un idéal, avec deux pôles : le paradis et l’enfer, sans oublier de multiplier des exemples criants de damnation et de béatitude. Jésus paie le prix et Mahomet consolide son alliance avec le Créateur, le tout bâti sur l’idée infaillible du miracle. Moïse parle au Buisson ardent. Jésus ressuscité. Mahomet monte au ciel. Et nous y avons cru. 3000 ans d’histoire écrite sur ce credo. Et nous y sommes encore aujourd’hui. Jamais la religion n’a été aussi exacerbée qu’au XXIème siècle. Dieu reprend son siège. D’autres guerres de religion voient le jour et tiennent les peuples en haleine. Encore cette vieille litanie de « mon dieu est meilleur que le tien », qui a toujours droit de cité, avec plus de rancœur et de haine. Cela augure de deux choses : Dieu fait plus que jamais recette. L’enfer est pour demain. Entre les deux s’écrivent les derniers chapitres d’une civilisation de L’Occident qui s’étiole. Car même le divin a ses points faibles. «Dieu a aussi son enfer: c’est son amour des hommes », précise l’auteur du « Crépuscule des idoles ». L’enfer à prendre ici dans le sens que les hommes sont toujours capables du pire, et que d’une certaine manière sévir par le mal sur terre conforte les religions dans leur dessein de faire croire à un monde meilleur, mais qui ne peut être incarné que dans l’au-delà, jamais ici, jamais maintenant. Le paradis se mérite et il ne peut être acquis que si ce même Homme a appris comment s’adapter aux dogmes religieux, comment renier sa nature, comment accepter la soumission, comment enfin obéir, coûte que coûte, en vivant sur l’espoir d’une récompense lointaine. La religion n’a rien accompli d’autre que façonner cet homme dont la nature était retorse et récalcitrante pour en faire un citoyen et un croyant. L’alliance des deux est la base de la société moderne : «Si l’on veut par là dire qu’un tel système de traitement a amélioré l’homme, je n’y contredis pas : sauf à ajouter que pour moi « amélioré» signifie la même chose que «domestiqué», «affaibli», « découragé », «raffiné», «amolli», «dévirilisé». C’est cet Homme-là qui est aujourd’hui la mascotte et le porte-parole de l’Occident. Celui de l’Orient croit en la promesse de fonder un monde probable sur les ruines d’une civilisation qui a osé jouer avec le sacro-saint précepte de Dieu à la tête de la société et donc de l’État.