Chroniques

La médiocratie en marche

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L’instinct vil suffit à remplir sa fonction première et unique, du reste : corrompre tout ce qui nous dépasse, défigurer tout ce qui nous renvoie la vérité de nos réalités, enlaidir tout ce qui peut irradier quelque beauté, dans un monde de plus en plus laid et disgracieux.

Il faut constamment se souvenir de cette phrase de Pablo Picasso lancée à un ami qui se fourvoyait beaucoup en fréquentant la lie de la société et en versant dans ce commerce douteux des hommes : «Rappelle-toi : l’unique personne qui t’accompagne toute ta vie, c’est toi-même. Sois vivant dans tout ce que tu fais». Vivant voulant dire ici sincère, spontané, vrai, conscient de la profondeur de chaque instant et l’exigence envers soi pour ne pas en faire un moment perdu dans le faux-semblant et les jeux de façade entre humains indigents à l’âme corrompue.
A ce propos, me vient à l’esprit cette saillie d’un poète comme Charles Bukowski disant qu’il n’a pas de temps pour les gens et les choses qui n’ont pas d’âme. Autant passer son temps avec des pierres, avec une mouche qui voltige, avec un cafard qui s’escrime pour éviter de tomber à l’eau qu’avec un semblant d’être humain à l’esprit pourri et aux viscères décomposées. William Shakespeare ajoute à ce propos ceci de vrai : «Nous savons ce que nous sommes, mais nous ignorons ce que nous pourrions être». Souvent, c’est l’air fétide de l’entourage gorgé de miasmes et de détritus qui peut faire perdre de vue cette notion de l’homme qui sait ce qu’il peut devenir, comme chez le père de Zarathoustra quand il dit qu’il faut devenir qui l’on est cheminant constamment vers son épicentre et ne jetant aucun regard, même pas de mépris à la cohorte de klebs qui jappent et qui hurlent dans la cité. Car, comme dirait le sage, il est impossible d’expliquer à une mouche pourquoi le miel n’a pas goût de merde. Il faut encore avec les tripes de devenir abeille pour en sucer le suc secret. Sur ce sentier, beaucoup prétendent être appelés, peu sont élus.
Autrement dit, «Dans un sens comme dans tous les autres, nous sommes tous dans le caniveau, mais certains d’entre nous regardent les étoiles», comme l’écrivait Oscar Wilde. C’est cette capacité de s’extirper de la fange qui fait la différence entre les hommes. C’est ce désir impérieux d’embrasser les hauteurs par la pensée, par le dur labeur, par le sacrifice et le goût du risque qui crée ce fossé impossible à combler entre les faux-jetons et les guerriers, entre les farceurs et les sauteurs de cimes, comme on peut le vérifier dans la Gaia Scienza. Entre ceux qui tombent, qui tombent encore et qui apprennent à mieux tomber et ceux qui ont peur de perdre et qui ne tentent jamais rien. «Perdre, mais perdre vraiment pour laisser place à la trouvaille», répétait ce cher Apollinaire. Car, rarissimes sont ceux qui risquent leurs âmes dans chaque pas qu’ils font. Ceux-ci sont prêts, de nature, à céder l’âme pour gravir les sommets. C’est un besoin vital pour eux. Ils doivent, peu importe le prix à payer, franchir les cols et basculer dans tous les ailleurs inconnus. Ils sont partisans de la découverte, de l’exploration, de l’aventure qui ne mène nulle part. «Que tu tressailles et tombent des montagnes, et monte-l’âme. Laisse mon chant monter : chant de l’entaille, de ma montagne», confessait Marina Tsvetaïeva, qui sait le tribut à payer à la liberté, à l’indépendance, à la sincérité dans un monde de menteurs, d’escrocs de tous genres et de délateurs, un monde où la lâcheté le dispute crânement à la médiocrité sous toutes ses formes. C’est pour cette raison que l’individu, celui qui est animé de ce feu sacré qui le pousse à ses limites, doit absolument, coûte que coûte, cultiver ce qui le rend unique au sein d’une société où l’écrasante majorité recycle les mêmes fausses copies, les unes des autres, dans un façonnage inextricable qui broie les individualités sous le poids de la normalité la plus avilissante : «Être différent n’est ni une bonne chose ni une mauvaise chose. Cela signifie simplement que vous êtes suffisamment courageux pour être vous-même», avait coutume de répéter Albert Camus.
Qui en a aujourd’hui la force ? Qui peut prétendre en avoir les tripes bien calées pour aborder l’inconnu d’être celui qu’on est au sein d’une assemblée d’une communauté où les uns comme les autres portent des masques de rechange, chacun pour une circonstance, chacun pour une situation. Franz Kafka avait dit un jour à son ami Max Brod : j’ai eu honte de moi-même en arrivant dans la société avec mon vrai visage alors que ce monde est juste un bal masqué de pacotille où les gens remplissent des rôles et affinent leurs jeux de dupes, entre eux. C’est ce qui a fait dire à l’auteur de Crime et châtiment ceci : «Aujourd’hui, la tolérance a atteint un tel niveau que les personnes intelligentes sont interdites de toutes réflexions pour ne pas offenser les imbéciles», comme le disait Fédor Dostoïevski, ce fin connaisseur de la psychologie humaine dans ses ramifications les plus secrètes. Entouré de charlatans dans tous les domaines, de paresseux qui se recyclent entre eux, de fonctionnaires de l’existence, incapables de jeter dans la vie cette dose cruciale de danger et d’imprévu, nous butons contre des imbéciles satisfaits de leurs sottises, heureux d’être à la surface de tout, connaissant les tarifs de toute chose et de toute action et ignorant la valeur de tout ce qui élève le cœur parce qu’il exige de lui le souffle du marathonien qui bat le macadam des jours, le pas léger et l’esprit clair : «Chez la plupart des hommes, l’intelligence est un terrain qui demeure en friche presque toute la vie», assénait Eugène Delacroix.
Parce que, quand on a des inclinations primales aux petitesses et ce qu’elles exigent comme duplicité, comme dissimulation et venin, nul besoin d’avoir recours aux mécanismes complexes de la cognition, encore moins à toute autre forme de réflexion au-delà des pâquerettes. L’instinct vil suffit à remplir sa fonction première et unique, du reste : corrompre tout ce qui nous dépasse, défigurer tout ce qui nous renvoie la vérité de nos réalités, enlaidir tout ce qui peut irradier quelque beauté, dans un monde de plus en plus laid et disgracieux. C’est exactement pour cette raison que Aristote avait dit : «L’ignorant affirme. Le savant doute. Le sage réfléchit». Que dire de nos sociétés humaines aujourd’hui où l’ignorance est un choix revendiqué? Non seulement, les imbéciles ont droit de cité et théorisent à tours de bras, pignon sur rue, mais il n’y a plus aucune place pour le savant dans cette assemblée simiesque d’énergumènes lobotomisés et livrés en pâture à des gadgets qui ont achevé de les asservir. Non seulement tous les ignares crient et hurlent empêchant tous les sages de penser et de méditer, mais ils sont si pleins de certitudes que l’on vérifie à chaque fois qu’ils n’ont jamais rien approfondi dans leur misérable existence. Sur ce chapitre des convictions, Emmanuel Kant avait une phrase si juste pour rendre compte de la force de caractère de celui qui refuse la certitude et cède constamment au doute: «On mesure l’intelligence d’un individu à la quantité d’incertitudes qu’il est capable de supporter».
N’étant jamais enclin à nourrir ses fausses certitudes, celui qui réfléchit la vie et le monde où il avance, cultive le doute comme viatique de l’esprit. Il n’a cure des vérités établies. Il cherche le chemin que personne n’a encore découvert. Il refuse les terminus et cède à toutes les errances. Pour lui, seul le chemin compte. Aller, lui suffit, comme dit le poète : «On ne va jamais aussi loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va», disait Christophe Colomb à ses amis navigateurs, qui avaient peur de se perdre. Et alors ! Perdons-nous dans tous les océans inconnus et allons mourir dans le territoire nouveau. Parce que, dans tous les cas, «Le savant n’est pas l’homme qui fournit les vraies réponses, c’est celui qui pose les vraies questions», comme l’affirmait à juste titre Claude Lévi-Strauss. D’une interrogation à l’autre, on cherche, on essaie, on se perd, on se retrouve, on essaie encore, on tente de nouvelles pistes, on donne corps à des chemins de traverse et pourquoi pas à des culs-de-sac ou alors à des raccourcis. C’est exactement ce sentiment qui a inspiré cette confession : «Mon identité est là : c’est une identité nomade. Il faut bouger pour apprendre. Je ne voyage pas pour écrire ce que j’écris. Mais j’écris pour voyager», souligne J.M.G. Le Clézio. Découvrir d’autres possibilités d’être à soi et au monde.
Mais, c’est là un chemin qui fait peur à tous.
Seuls quelques aventuriers bien nés osent y entamer une voie qui peut déboucher sur une nouvelle terre, un nouveau ciel, une nouvelle rencontre, une rencontre avec soi-même. Et surtout, prenant ce nouveau sentier, il faut porter ce viatique à nul autre comparable : penser, céder à l’introspection, oser descendre en soi quitte à ne plus émerger. Autrement dit, il faut chercher de nouvelles idées, il faut les éprouver, les confronter, les oublier, en trouver d’autres, les laisser de côté, pour se perdre encore plus avant dans ces interrogations et ses incertitudes, car, il n’est «Rien n’est plus dangereux qu’une idée quand on n’en a qu’une», comme le précisait Paul Claudel. Le danger d’une seule idée. Le poids et l’impact fatal d’une idée fixe, une idée unique, qui tourne sur elle-même, en continu, dans un cercle vicieux, et qui fait perdre la tête à celui qui la nourrit de ses convictions. Pour échapper à cette normopathie ambiante qui a ravagé cette humanité en fin de cycle, il faut penser à ceci : «Les utopies ne sont souvent que des vérités prématurées », comme le disait Lamartine. Oui, l’exigence de l’utopie, de ce qui n’est pas encore venu, de ce qui finira par venir, tôt ou tard, de ce que peu d’esprits peuvent entrevoir sous le voile des vérités absolues, cette même utopie qui doit nous apprendre à se laver le cœur par les larmes de la joie de celui qui s’aventure dans l’inconnu : «Nous ne devrions jamais avoir honte de nos larmes, car c’est une pluie qui disperse la poussière qui recouvre nos cœurs endurcis», écrivait Charles Dickens. Parce qu’après une telle pluie intérieure qui rince à grandes eaux l’âme dans ce qu’elle a d’incommensurable, «On sait que le propre du génie est de fournir des idées aux crétins une vingtaine d’années plus tard».
Comme le répétait Louis Aragon à certains amis qui avaient des doutes sur l’inanité du commerce de tous ces imbéciles qui ignorent tout de qui nous pourrions être, qui projettent sur ceux qu’ils ne connaissent pas leurs tares et leurs failles abyssales, qui se déversent en inventions crapuleuses sur le compte de ceux qui n’accordent aucune espèce d’attention, même larvaire, à leurs misérables existences. Parce qu’en fin de compte, et au bout de chaque chemin parcouru, il faut garder présent à l’esprit ces paroles : «Nous sommes comme des livres. La plupart des gens ne voient que notre couverture, la minorité ne lit que l’introduction, beaucoup de gens croient les critiques. Peu connaîtront notre contenu», comme l’affirmait avec force Émile Zola.

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