Chroniques

La prochaine course industrielle sera remportée par ceux qui sauront changer d’échelle: Pourquoi le Maroc s’impose comme le hub africain de la transformation industrielle

Soley Özsoy Bürümcek | Head of Business  Development and Mena Projects / Hannover Fairs Turkey& MENA

Tribune libre 
La Banque mondiale évalue le PIB du Royaume à plus de 160 milliards de dollars en 2024. La même année, les données officielles du commerce extérieur indiquent des exportations proches de 455 milliards de dirhams et des importations dépassant 761 milliards DH.

La compétition manufacturière mondiale entre dans une nouvelle phase. Désormais, le succès ne dépend plus seulement des coûts, des capacités de production ou de la proximité géographique. Il se joue de plus en plus sur l’adoption des technologies, la résilience industrielle et la capacité à déployer des systèmes de production intelligents à grande échelle. L’automatisation, la robotique, l’intelligence artificielle et les technologies connectées ne sont plus des concepts d’avenir pour présentations stratégiques: elles deviennent le socle même de la compétitivité mondiale.
C’est dans ce contexte global que s’inscrit le lancement d’Industrial Transformation Africa (ITAF) 2026 à Casablanca. Prévu du 29 septembre au 1er octobre 2026, l’événement fait partie du portefeuille de la Hannover Messe, l’une des principales plateformes mondiales dédiées aux technologies industrielles. Ce positionnement offre à l’ITAF un ancrage international solide, tout en le plaçant au cœur de l’un des hubs manufacturiers et logistiques les plus dynamiques d’Afrique.

L’Afrique aborde ainsi une période décisive pour son avenir industriel. Les industriels mondiaux repensent actuellement leurs chaînes d’approvisionnement et diversifient leurs réseaux de production. Ils recherchent de nouveaux relais de croissance régionaux. Dans cette reconfiguration, le continent africain a une opportunité majeure : il peut s’imposer non plus comme un simple marché d’avenir, mais comme un acteur clé de la nouvelle génération manufacturière. Le Maroc, soutenu par le développement de ses infrastructures, sa logistique solide et sa connectivité internationale, s’impose de plus en plus comme l’un des centres de cette transformation.
L’ITAF 2026 n’est pas un simple salon professionnel. C’est une plateforme industrielle de long terme. Elle réunit des industriels, des fournisseurs de technologies, des décideurs publics et des investisseurs pour façonner la prochaine ère industrielle africaine. Portée par l’expertise mondiale de Deutsche Messe et par une approche active tout au long de l’année, cette plateforme a une ambition claire : accélérer la modernisation industrielle de l’Afrique grâce au transfert de technologies, au partage de connaissances et à des collaborations concrètes.
L’urgence de cette transformation se voit aussi dans les chiffres. Selon la Fédération internationale de la robotique, 542.000 robots industriels ont été installés dans le monde en 2024. Ce chiffre a plus que doublé en dix ans. Les installations annuelles ont dépassé le seuil des 500.000 unités pour la quatrième année consécutive. Le parc opérationnel mondial atteint désormais 4,664 millions de robots. L’Asie a concentré près des trois quarts des nouveaux déploiements, et la Chine représente à elle seule plus de la moitié des installations mondiales. D’ici 2028, les installations annuelles devraient dépasser les 700.000 unités à l’échelle globale.

Il ne s’agit pas seulement d’une tendance technologique, mais d’une véritable recomposition des rapports de force industriels. Les pays qui adoptent tôt l’automatisation n’améliorent pas uniquement la productivité de leurs usines. Ils renforcent aussi leur capacité à attirer les investissements, à sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement et à répondre aux exigences de durabilité. Pour les marchés émergents, la question n’est plus de savoir si l’automatisation va transformer l’industrie, car cette transformation est déjà en cours. L’enjeu est de savoir s’ils resteront de simples consommateurs de technologies ou s’ils deviendront des acteurs majeurs de cette mutation.
Pour l’Afrique, ce moment est donc décisif. Les ambitions du continent augmentent au moment même où les entreprises mondiales réévaluent leur résilience industrielle. Le Maroc se situe au centre de cette dynamique. La Banque mondiale évalue le PIB du Royaume à plus de 160 milliards de dollars en 2024. La même année, les données officielles du commerce extérieur indiquent des exportations proches de 455 milliards de dirhams et des importations dépassant 761 milliards de dirhams.

Cette ouverture commerciale s’appuie sur une base logistique solide. Les données récentes sur l’investissement montrent que le Maroc dispose de 1.831 km d’autoroutes, 2.200 km de réseau ferroviaire, 18 aéroports internationaux, 38 ports et 13 ports commerciaux. Ces indicateurs sont essentiels : l’industrie intelligente ne se développe pas de manière isolée. Elle a besoin de foncier, de connectivité, de fournisseurs, de voies d’exportation et de sites prêts à accueillir les investissements.
L’écosystème industriel marocain poursuit d’ailleurs son expansion. Les données indiquent que la capacité en foncier industriel a progressé de 50% au cours des cinq dernières années pour atteindre 15.000 hectares. De plus, 7.000 hectares supplémentaires sont déjà planifiés. Le pays compte aujourd’hui 149 zones industrielles, 9 zones franches et plus de 12.000 hectares de superficie industrielle totale.
Cette structure est très importante car le profil industriel du Maroc correspond parfaitement aux secteurs où la demande en automatisation progresse. L’automobile, l’aéronautique, le textile-habillement, les phosphates, la chimie et les énergies renouvelables sont les piliers de l’écosystème national. Ce sont précisément les industries où la robotique, la maintenance prédictive, les logiciels industriels et l’analyse de données peuvent générer des gains mesurables.

L’opportunité dépasse les frontières nationales. Le large réseau d’accords commerciaux du Maroc (avec l’Union européenne, les États-Unis, le Royaume-Uni, la Turquie, l’AELE, les Émirats arabes unis, l’Accord d’Agadir, la GAFTA et la Zone de libre-échange continentale africaine) renforce son rôle de plateforme entre l’Europe, l’Afrique et les marchés mondiaux. Cette dynamique fait du Royaume bien plus qu’une simple porte d’entrée : elle positionne le Maroc comme un hub de production, de logistique et de coopération industrielle.
Les partenariats commerciaux internationaux illustrent aussi la pertinence croissante du Maroc. Les flux commerciaux avec des pays comme la Turquie, la France et l’Allemagne continuent de se développer dans plusieurs secteurs clés : les véhicules, les machines, les équipements électriques, la chimie, les composants automobiles et les technologies manufacturières avancées. Ces connexions renforcent le rôle du Maroc comme hub régional de production et de logistique.
La dernière enquête mondiale de McKinsey sur l’intelligence artificielle est révélatrice. Si 88 % des organisations déclarent utiliser régulièrement l’IA dans au moins une fonction, seule une minorité (environ un tiers) indique avoir commencé à déployer des programmes d’IA à l’échelle de toute l’entreprise. En d’autres termes, l’adoption progresse, mais le véritable défi reste le passage à l’échelle.

L’industrie manufacturière ne fait pas exception. Une usine intelligente n’est pas une usine traditionnelle où l’on a simplement ajouté des capteurs sur les machines. C’est un modèle opérationnel différent, où les données, les équipements, les équipes et les systèmes de décision sont connectés. Les leaders de cette transformation ne se contentent pas d’investir dans la technologie, ils repensent le travail lui-même. Le Global Lighthouse Network du Forum économique mondial offre à cet égard un bon exemple : sa cohorte 2025 a enregistré, en moyenne, une hausse de 53 % de la productivité du travail et une réduction de 26 % des coûts de conversion grâce aux solutions numériques (IA, machine learning, analytique). Cette cohorte inclut le Maroc, qui accueille le tout premier site Lighthouse d’Afrique. Pour le Maroc et l’Afrique, c’est précisément là que la Smart Factory Academy peut jouer un rôle majeur. Le modèle de Hanovre montre déjà l’importance de contacts qualifiés et un accès direct aux grands constructeurs (OEM), aux PME et aux décideurs. Il montre aussi comment un engagement tout au long de l’année peut renforcer les écosystèmes industriels grâce à des ateliers, des formations et des partenariats technologiques capables de réunir chaque année des milliers de visiteurs professionnels.
Le marché marocain présente également des moteurs de demande spécifiques. Le grand cycle d’investissements dans les infrastructures sportives, lié à la Coupe d’Afrique des Nations et à la Coupe du monde de la FIFA 2030, va soutenir la demande dans les transports, le BTP, l’hôtellerie et les matériaux de construction. D’autres secteurs à fort potentiel se distinguent : les équipements pour les énergies renouvelables et l’hydrogène vert, les technologies d’optimisation de l’eau, los composants automobiles, le textile, la chimie, les plastiques, l’emballage, le CVC (chauffage, ventilation, climatisation), l’Horeca et les équipements médicaux.
Ces opportunités rendent la transformation industrielle concrète. L’automatisation n’est pas une ambition abstraite. Elle aide les équipementiers automobiles à améliorer leur précision, permet aux producteurs textiles de renforcer leur compétitivité, soutient les opérateurs logistiques et aide les projets d’hydrogène vert à répondre aux standards internationaux. Elle accompagne aussi les PME qui doivent augmenter leur productivité tout en restant flexibles.

Le calendrier est également un facteur clé. Les installations mondiales de robots ont reculé de 8 % en Europe en 2024 et de 10 % dans les Amériques. Cela ne signifie pas que l’automatisation s’arrête, mais que la géographie de la croissance industrielle se diversifie. À mesure que les marchés matures s’ajustent, de nouvelles plateformes industrielles ont une opportunité unique pour se positionner plus tôt dans la prochaine vague d’investissements.
Du 29 septembre au 1er octobre 2026, Casablanca accueillera bien plus qu’un simple salon professionnel professionnel. L’ITAF 2026 incarne une ambition industrielle plus large pour le continent, centrée sur l’adoption des technologies, la compétitivité, le transfert de connaissances et une croissance durable. Soutenue par la Smart Factory Academy Casablanca et par l’approche écosystémique de Deutsche Messe, cette initiative traduit une vision de long terme, fondée sur une collaboration continue plutôt que sur des événements isolés.
La prochaine course industrielle ne sera pas remportée par les pays qui se contentent de parler d’Industrie 4.0. Elle sera remportée par ceux qui sauront déployer les technologies à grande échelle, former les talents, renforcer les écosystèmes et transformer la digitalisation en gains de productivité mesurables sur le terrain. Pour le Maroc, l’opportunité est claire. Pour l’Afrique, les enjeux sont encore plus grands. La transformation industrielle n’est plus un scénario lointain. Elle est déjà engagée, et les pays qui sauront aujourd’hui construire, adapter et conduire cette transformation contribueront à définir l’économie industrielle de demain.