Le couple 2.0

Le couple 2.0

«La vérité du drame est dans ce pur espace qui règne entre la stance heureuse et l’abîme qu’elle côtoie : cet inapaisement total, ou cette ambiguïté extrême»
Saint-John Perse

Par Dr Imane Kendili
Psychiatre-addictologue

Le tout technologique. La course au progrès. Le monde interconnecté. Tout est accessible. Relations amoureuses derrière un écran, sans se mouiller. Sexualité plus simple en toute sécurité.
On interpellait déjà sur la cybersexualité, l’éducation sexuelle par la toile, l’image maîtresse des émotions et des sensations. L’orgasme conditionné par l’attribut tel qu’on nous l’a servi.
Ou mieux encore, l’amour de la Saint-Valentin, l’amour au rendez-vous mercantile annuel, feint, théâtralisé, pour être à l’image des Dieux de l’amour qu’on nous sert.

Tant d’images qui façonnent notre rapport au corps, notre estime ou plutôt mésestime de soi, et comme la performance règne, le nombre de références à la sexualité fusent sur Google. Mais qui dit performance, dit angoisse, l’attribut masculin se sécurise : bonjour le viagra en 1998 pour améliorer l’estime de soi masculine mais depuis la dapoxétine aussi pour gagner en puissance. On a juste omis que l’organe principal de l’amour est le cerveau. Que la chimie première passe par l’attachement sécure, et qu’une touche subtile d’ocytocine est bien plus importante qu’une rasade de testostérone pouvant être handicapante. L’imaginaire est dans le coma et l’émotion est caduque. Les valeurs vivantes de façonnement par le temps, d’histoire commune et d’attachement serein sont balayées au profit du plaisir immédiat, de l’absence d’engagement et du mensonge-avatar permettant aux chats de se sentir lions, calés dans leurs sièges, pianotant sur plusieurs fenêtres de « chat » en comptant allègrement le nombre de compagnes ou compagnons virtuels.

La multiplication des partenaires, le don du corps et jamais le don de soi. Facile, on peut même se marier par webcam à l’autre bout du monde en toute sécurité. Puis divorcer sans même bouger.
Même les fantasmes sont les mêmes pour tous, puisque nous aimons nous ressembler pour combler le vide d’être soi, comme si être soi rimait avec être seul.
Les tabous viennent revisiter les rapports à l’autre et l’absence d’éducation sexuelle souligne la méconnaissance du corps. L’autre n’existe pas. D’ailleurs, questionnez un jeune sur sa première petite copine, il vous rira au nez. La dernière console de jeu ou le dernier manga sont plus attrayants. Le cerveau étant aux commandes, la dopamine est plus facile à obtenir et immédiate à planer sans un autre qui vous pèse. Nos jeunes adultes sont plus sur les jeux en ligne ou le cannabis, sans oublier l’imagerie sexuelle addictive très présente.
Les jeunes cherchent de moins en moins l’amour, et la sexualité mue. Les comportements ordaliques permettent une jouissance dans la prise de risque et non un plaisir à dopamine mesurée.

Et notre société n’en démord pas. L’absence de rituels de passage et d’accès à la maturité fixent la personne dans une oralité reine.
Consommation oblige. Le service militaire obligatoire pourrait s’ériger en ligne démarcative de maturité réinstaurant un rituel salvateur entre un bébé dans un corps d’adulte à un adulte. Avec le coronavirus, l’enseignement qui en découle pour nous garder en bonne santé, l’apprentissage des futures relations de couple ou intimes en toute sécurité se fait plus rapide. Le monde nippon avait déjà bien amorcé une relation de couple sécurisée avec des robots parfaitement programmés disponibles, sans compromis ni compromissions et aucun risque de MST.
L’ère du virus vient nous apprendre à garder nos distances et hygiène oblige à tout bien nettoyer. Le toc à thématique sexuelle est là aussi bien au rendez-vous fusionnant l’angoisse de contamination à l’angoisse de performance.

Une nouvelle distribution des plaisirs nous attendrait. Le plaisir en toute sécurité pour soi-même, dans une institution qui favorise un partenaire unique avec passeport d’immunité, d’où la ruée impulsive vers le mariage en Chine en post-déconfinement. Ou alors, pour plus de liberté des partenaires multiples virtuels, et à chacun son robot. Le plus drôle dans l’histoire c’est la facilité avec laquelle la multiplication des relations amoureuses virtuelles est acceptée, et non considérée par beaucoup comme une infidélité. Le corps n’étant pas engagé. Mais le monde change et peut-être que, dans le futur, le corps ne sera plus engagé. Il faudra trouver comment redéfinir nos codes d’honneur tribal.
Difficile à reconceptualiser. Une relation virtuelle où un robot pourrait devenir les seules options sereinement intégrées et acceptées pour retrouver le débat des libertés individuelles.

Notre essence même est menacée. L’Homme est passé des grottes et donc d’une famille nucléaire à une vie de groupe à la Préhistoire. Or, la covid-19 nous remet dans nos grottes et l’autre est déjà une menace. La phase de déni ne durera pas éternellement et nous nous lasserons de passer entre les mailles du cadre imposé par le virus. Fuir Tanger à travers brousse sillonnant les sentiers battus pour se sentir libre d’être rattrapé par la maladie, 2 villes plus tard, semble insensé. Ça ne l’est pas. Ce sont les derniers des Mohicans. Un hara-kiri qui emportera les plus inconscients qui s’ajouteront aux plus faibles. Une sélection naturelle 2.0. On tamise les humains. Et fidèle à lui-même, l’humain une lampe à la main se cherche. Bienvenue à L’humain 2.0. Bienvenue au Couple 2.0. Bienvenue à la fin de l’Homme.

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