Mémoire
Si toute vérité est déjà contenue dans le passé, alors créer ne consiste plus à découvrir, mais à s’éloigner. Chaque création un pas de plus loin de l’origine.
«La mémoire, lorsqu’elle cesse de recréer, ne conserve plus ; elle commence à immobiliser».
Nous entretenons avec le passé une relation singulière. Plus un événement paraît ancien, plus nous lui accordons spontanément une valeur de vérité, comme si le temps n’avait fait qu’éloigner les choses de leur origine, et comme si toute origine contenait une forme de pureté que les générations suivantes ne pourraient qu’altérer. Dans cette manière de penser, l’Histoire cesse d’être un mouvement; elle devient une lente prise de distance avec la vérité.
Plus nous remontons vers le commencement, plus nous croyons nous rapprocher de l’authentique. L’élève suppose que son maître sait davantage parce qu’il est plus proche de celui qui l’a précédé. Le disciple reproduit le geste de son maître parce qu’il croit que la vérité réside dans la fidélité à l’origine. Peu à peu, le passé devient une autorité, puis cette autorité devient un modèle auquel le présent ne peut plus qu’aspirer. Mais cette vision du temps porte en elle une conséquence que nous interrogeons rarement.
Si toute vérité est déjà contenue dans le passé, alors créer ne consiste plus à découvrir, mais à s’éloigner. Chaque création un pas de plus loin de l’origine. Et c’est peut-être ici que naît notre peur de l’oubli. Car si la vérité réside dans le passé, oublier ne signifie plus seulement perdre un souvenir, mais perdre une part de la vérité elle-même.
Dès lors, la mémoire humaine commence à paraître insuffisante. Non parce qu’elle serait incapable de transmettre, mais parce qu’elle ne transmet jamais sans transformer. Chaque souvenir devient une nouvelle lecture, chaque transmission une nouvelle interprétation. Ce qui avait fait sa force commence alors à être perçu comme sa faiblesse.
C’est peut-être ainsi qu’est née, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’idée d’une mémoire extérieure à l’homme. Une mémoire qui n’oublie pas, ne réinterprète pas et promet de restituer le passé sans le transformer. Mais cette mémoire nouvelle obéit à une logique radicalement différente. Là où la mémoire humaine conserve en recréant, la mémoire extérieure conserve en fixant. Elle ne retient plus la pluralité des lectures possibles ; elle en privilégie une seule, qu’elle élève progressivement au rang de référence. La référence devient une autorité, l’autorité devient un modèle, et le modèle finit, presque malgré nous, par remplacer le mouvement vivant qui lui avait donné naissance. L’Ayta en offre peut-être l’exemple le plus remarquable.
Le jour où elle cessa d’habiter la mémoire humaine pour s’établir dans une mémoire extérieure, elle changea silencieusement de condition. Tant qu’elle demeurait une tradition orale, l’Ayta ne connaissait ni version définitive, ni limites fixes, ni identité stable, ni même de titre. Chaque interprétation prolongeait le mouvement de celles qui l’avaient précédée sans jamais chercher à les reproduire.
La fixation introduisit une logique entièrement nouvelle. En arrêtant un seul de ces états, elle lui donna une permanence qu’il n’avait jamais revendiquée. Cet état fut progressivement élevé au rang de modèle. C’est peut-être à cet instant précis que l’Ayta cessa progressivement d’être seulement une tradition vivante pour devenir également une œuvre de référence.
À partir de cet instant, l’Ayta cesse progressivement de produire des cheikhs. Elle commence à produire des praticiens. Non parce que les hommes auraient changé, mais parce que la nature de ce qui leur est désormais transmis a changé. Tant que l’Ayta demeurait un processus vivant, elle ne pouvait être prolongée que par des cheikhs. Le jour où elle se fixa en référence, elle commença naturellement à produire des praticiens.
Le praticien hérite de la dernière forme que son cheikh lui a laissée. Son dialogue ne s’établit plus avec une tradition encore ouverte, mais avec la mémoire fixée de cette tradition. Le cheikh, lui, n’hérite d’aucune forme achevée. Il ne reçoit pas une œuvre à reproduire, mais une histoire à poursuivre. Au praticien, la tradition demande la fidélité. Au cheikh, elle demande de continuer.
Et si, à force de vouloir préserver nos traditions, nous avions fini par leur demander précisément ce qu’aucune tradition vivante ne peut offrir : rester identique à elle-même ?










