Chroniques

Le renseignement extérieur se doit-il de repenser sa stratégie globale ?

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Anticiper le temps, c’est bien ce qui est attendu d’un Service de renseignement extérieur performant, dans l’objectif d’identifier et de gérer les implications sanitaires, économiques, technologiques, énergétiques et climatiques qui se répercuteront dans les années à venir.

Face à un monde en disruption accélérée, la plupart des services de renseignement extérieur nagent dans le flou total, plongeant dans un environnement austère et imprévisible. Jamais dans l’histoire autant de changements n’ont eu lieu aussi hâtivement, isolément et simultanément, impactant de nombreux métiers, à l’exemple de celui du renseignement extérieur. Le temps est fini où l’on menait une réflexion stratégique sur le court ou moyen terme et où l’on voyait l’information comme un instrument de pouvoir, un bien rare à surveiller pour qu’elle ne profite à nul autre que soi. La puissance de la technologie progresse à un rythme exponentiel, facilitant l’accès immédiat à l’information grâce à l’Open Source Intelligence (OSINT) et à d’autres moyens de recueil d’information, tels que l’Imagery Intelligence (IMINT), Signal Intelligence (SIGINT), Communications Intelligence (COMINT) ou encore l’Electronical Intelligence (ELINT).
Le problème de cette accélération technologique n’est pas lié au fait qu’elle soit invisible, mais plutôt que le cerveau de l’humain est doté d’une capacité d’adaptation considérable à tel point que cela l’aveugle sur la vitesse de changement de la période actuelle, marquée par le passage d’une intelligence artificielle faible à une intelligence artificielle forte. C’est ainsi que le renseignement extérieur croit bien faire, délaissant de plus en plus le renseignement d’origine humaine (HUMINT ou ROHUM) qui – pourtant– est un impératif incontournable pour traiter, efficacement, des menaces insidieuses à la sécurité (terrorisme, espionnage, criminalité transnationale, …) qui reposent, essentiellement, sur un processus de dissimulation. Dans une autre mesure, la plupart des décisions stratégiques en matière de relations internationales deviennent immédiates et la trajectoire s’ajuste en cours de route au regard des observations et enseignements recueillis sur le terrain, idéalement pour un pays, par son propre service de renseignement. Se fier au renseignement américain (CIA), chinois (Guoanbu), britannique (SIS ou MI6), israélien (Mossad) ou à tout autre dispositif de renseignement étranger pour être orienté sur les positions à adopter à l’échelon local, régional ou international n’est pas toujours une bonne chose dans la mesure où une forte dépendance risque de se créer, à même d’entraver, sérieusement, la souveraineté nationale. Autrement dit, une coopération inter-étatique sur les questions de paix et de sécurité demeure de mise, à condition de profiter aux deux parties, sans que cela ne déséquilibre la coopération nécessaire des gouvernements et des autorités nationales.

Le renseignement extérieur a ses bons et moins bons élèves
Depuis quelque temps, la donne a considérablement changé et certains pays – jadis reconnus être de véritables As du renseignement extérieur- se retrouvent à la traîne, dans une situation très complexe. Il ne s’agit pas là de placer les bons et les mauvais élèves en matière de renseignement extérieur, mais d’ouvrir une discussion qui pourrait faire l’objet de débats et de discussions à venir. Prenons quelques récents exemples: les Américains ou les Britanniques ont – par exemple- réussi à détecter, à l’avance, les premières manœuvres russes visant à envahir l’Ukraine, ont vu venir la mutinerie de Wagner ou étaient conscients que la France allait s’embourber dans des crises intérieures nationales aiguës successives. En revanche, les spécialistes allemands ou français du renseignement n’entendaient rien, ne voyaient rien et ne sentaient rien venir. Pour la plupart des pays, la restructuration de leurs services de renseignement extérieur n’est plus un luxe, mais une nécessité. Cela devient pour une nation la seule issue pour créer ou conserver son leadership face à l’émergence de blocs nouveaux et d’alliances inédites dans un nouvel ordre mondial.

L’avenir de la DGED : Un sujet important à débattre
Pour revenir à la Direction générale des études et de la documentation (DGED), je ne dispose pas d’éléments secrets ni, hélas, d’informations précises pour l’évaluer, bien qu’elle fasse l’objet, depuis quelques mois, d’attaques déchaînées dans les réseaux sociaux et certains médias étrangers. Je ne suis pas là aujourd’hui pour trouver des coupables, ni pour jeter le blâme. Mon seul but, en tant que patriote orienté vers l’avenir, est de réfléchir, à haute voix, pour apporter quelques pistes d’amélioration pour un renseignement extérieur efficace. Anticiper le temps, c’est bien ce qui est attendu d’un Service de renseignement extérieur performant, dans l’objectif d’identifier et de gérer les implications sanitaires, économiques, technologiques, énergétiques et climatiques qui se répercuteront dans les années à venir. Je reprendrais volontiers la citation ci-après du stratège chinois Sun Tzu : «Ayez des espions partout, soyez instruits, ne négligez rien de ce que vous pourrez apprendre.» A cet égard, près de 5,4 millions de Marocains résidant à l’étranger (MRE) – auxquels s’ajoutent des centaines de milliers de juifs marocains à l’étranger – tous disséminés aux quatre coins du monde, sont prédisposés à servir, d’une manière ou d’une autre, les intérêts suprêmes de la nation. Rappelons que Sa Majesté le Roi Mohamed VI, que Dieu L’assiste, avait appelé, l’année dernière, à la création d’un mécanisme d’accompagnement des compétences et des talents marocains à l’étranger. Les MRE ont justement beaucoup à apporter à notre cher pays, dans tous les domaines, y compris au niveau de la sphère du renseignement extérieur. Cette importante communauté pourrait faire partie des principaux acteurs du dispositif national de renseignement extérieur. Autre point névralgique : pourquoi nous ne retenons pas de brillantes compétences marocaines, œuvrant dans différents domaines informatiques, qui fuient en masse, par milliers, le pays pour aller s’installer à l’étranger, au service d’autres Etats? Ne serait-il pas fort intéressant de les recruter en tant que cyberacteurs marocains au service de la DGED ou au sein d’une Agence nationale indépendante de surveillance électronique ? N’y a-t-il pas non plus un besoin de moderniser cette Institution, à l’exemple du Service britannique du renseignement extérieur qui s’est récemment doté d’une nouvelle section consacrée aux «Questions mondiales», chargée de s’occuper de la menace (crime organisé transnational en provenance de certaines régions) liées aux intérêts économiques nationaux ? Ne serait-il pas non plus opportun de rattacher le service de renseignement extérieur et le service de renseignement intérieur à un même département, à l’exemple de la Suisse? Ne serait-il pas également nécessaire de revoir le positionnement du renseignement extérieur qui perd le monopole de la recherche de l’information, en recourant, systématiquement, à l’expertise de cabinets de consultants privés, parfois même étrangers ? Voilà autant de questions cruciales qui appellent l’attention et exigent l’action…

Par Lahrach Yassir

Docteur en droit/Expert en Intelligence économique Analyste en stratégie internationale/Auteur du concept d’intelligence diplomatique